Tsarev frotta le bout de son nez carré. Ce nom, assura-t-il après un moment de réflexion, ne lui disait rien. Cela remontait sans doute à assez longtemps ?
« Près de cinquante ans. »
Cinquante ans ? Ce n’était pas possible ! Mais non, il allait leur trouver d’autres sujets…
« Mais vous devez bien avoir des archives ? »
… Il allait leur présenter des femmes qui avaient lutté contre le fascisme pendant la Grande Guerre patriotique, des héros du Travail socialiste, des titulaires de l’ordre du Drapeau rouge, des gens magnifiques…
« Demande-lui combien il veut », fit O’Brian, sans même prendre la peine de chuchoter cette fois. Il tira son porte-feuille. « Pour regarder dans ses archives. Il veut combien ?
— Quelque chose ennuie votre collègue ? s’enquit Tsarev.
— Mon collègue se demandait, fit Kelso avec délicatesse, s’il vous serait possible d’entreprendre certaines recherches pour nous. Pour lesquelles nous serions heureux de vous dédommager… de payer le Parti… enfin, de participer financièrement… »
Cela n’allait pas être facile, annonça Tsarev.
Kelso assura qu’il en avait conscience.
Durant les dernières années de l’Union soviétique, le nombre des membres du Parti communiste atteignait 7 % de la population adulte. Si l’on appliquait ces chiffres à Arkhangelsk, on obtenait quoi ? Une vingtaine de milliers de membres pour cette seule ville, et peut-être encore autant si l’on prenait la région tout entière. À cela, il convenait encore d’ajouter les membres des Komsomol et autres organisations du Parti. Donc, si vous preniez tous les gens qui avaient été membres au cours des quatre-vingts dernières années — ceux qui étaient morts, ceux qui avaient rendu leur carte, ceux qui avaient été fusillés, emprisonnés, exilés, purgés —, cela représentait un nombre vraiment important. Un nombre énorme. Mais…
Ils se mirent d’accord sur deux cents dollars. Tsarev insista pour donner un reçu. Il enferma l’argent dans une vieille caisse métallique elle-même enfermée à clé dans un tiroir, et Kelso prit conscience, non sans admiration, que Tsarev allait certainement remettre cet argent dans les caisses du Parti. Il n’en garderait rien pour lui. C’était un véritable croyant.
Le Russe leur fit reprendre le couloir qui les ramena à la réception. La femme aux cheveux teints était en train d’arroser ses plantes en boîtes. Aurora proclamait toujours que la violence était inévitable. Le sourire gras de Ziouganov était toujours à sa place. Tsarev prit une clé dans un placard métallique, et ils le suivirent dans un escalier qui menait à la cave. Une grande porte blindée, bardée de verrous et couverte d’une épaisse couche de peinture gris cuirassé, s’ouvrit pour révéler une cave, tapissée de rayonnages de bois contenant des dossiers.
Tsarev chaussa une paire de lunettes à montures épaisses et entreprit de descendre les classeurs poussiéreux pendant que Kelso regardait autour de lui avec stupéfaction. Il se disait que ce n’étaient pas des archives, mais des catacombes, une nécropole. Des bustes de Lénine, Marx et Engels peuplaient les étagères comme une armée de clones. Il y avait des boîtes contenant les photographies d’apparatchiks du Parti oubliés et des piles de toiles du réalisme socialiste montrant de jeunes paysannes à la poitrine généreuse et des héros du Travail aux muscles de granit. Il y avait des tas de décorations, de diplômes, de cartes du Parti, d’imprimés, de brochures et de livres. Et puis il y avait les drapeaux, de petits fanions rouges que les enfants agitaient, et de grands drapeaux écarlates que les pareils d’Anna Safanova brandissaient dans les défilés.
C’était comme si les gardiens d’une grande religion avaient dû soudain dépouiller ses temples pour tout dissimuler dans des caves, afin de préserver textes et icônes dans l’espoir de temps meilleurs, d’un nouvel Avènement…
Les listes des Komsomol des années 1950 et 1951 manquaient.
« Quoi ? »
Kelso fit volte-face et vit Tsarev qui, l’air perplexe, examinait deux dossiers, un dans chaque main.
C’était extrêmement curieux, disait Tsarev. Il faudrait mener une enquête. Qu’ils voient par eux-mêmes (il tendit les dossiers pour qu’ils puissent vérifier), il y avait bien la liste de 1949 et ici, aussi, celle de 1952. Mais Anna Safanova n’apparaissait dans aucune de ces deux listes.
« En quarante-neuf, elle était trop jeune, expliqua Kelso, elle ne remplissait pas les critères. » Et en 1952, Dieu seul savait ce qu’elle était devenue. « Quand les listes ont-elles été retirées ?
— En avril cinquante-deux, répondit Tsarev en fronçant les sourcils. Il y a une note : “A transférer aux archives du Comité central, à Moscou.”
— Y a-t-il une signature ? »
Tsarev la lui montra : A.N. Poskrebichev.
« Qui est Poskrebichev ? » demanda O’Brian.
Kelso le savait, et il vit bien que Tsarev aussi.
« Le général Poskrebichev, répondit Kelso, était le secrétaire particulier de Staline.
— Eh bien, intervint Tsarev un peu trop rapidement, voilà un mystère. »
Il voulut ranger les dossiers sur leur étagère. Un demi-siècle et tout ce qui s’était passé depuis avaient beau s’être écoulés, la signature du secrétaire particulier de Staline suffisait encore à troubler un homme assez vieux pour se souvenir. Ses mains tremblaient. L’un des dossiers lui échappa et tomba à terre. Des feuillets s’éparpillèrent. « Laissez, je vous en prie. Je m’en occupe. » Mais Kelso s’était déjà agenouillé et rassemblait les feuilles éparses.
« Il y a encore une chose que vous pourriez faire pour nous, dit-il.
— Je ne crois pas…
— Nous pensons que les parents d’Anna Safanova étaient probablement tous deux membres du Parti. »
C’était impossible, assura Tsarev. Il ne pouvait pas les laisser regarder. Ces archives étaient confidentielles.
« Mais vous pourriez les consulter pour nous… »
Non, non, il ne pensait pas pouvoir.
Il tendait sa main tachée d’encre pour récupérer les feuillets quand soudain O’Brian se trouva près de lui, penché, mettant deux billets de cent dollars dans sa paume ouverte.
« Cela nous aiderait vraiment beaucoup », fit Kelso, faisant désespérément signe à O’Brian de reculer tout en soulignant chaque mot d’un hochement de tête. « Cela nous aiderait beaucoup pour faire notre émission, si nous pouvions jeter un coup d’œil. »
Mais Tsarev ne fit pas attention à lui. Il avait les yeux rivés sur les deux billets, et le visage de Benjamin Franklin, malin et flatteur, lui rendait son regard.
« Il n’y a donc rien, fit Tsarev lentement, que vous ne pensiez pouvoir acheter avec de l’argent ?
— Il n’y avait là aucune intention insultante, assura Kelso en fusillant O’Brian du regard.
— Ouais, renchérit l’Américain. Y’a pas d’offense.
— Vous achetez nos industries. Vous achetez nos missiles. Vous essayez d’acheter nos archives… »
Ses doigts se contractèrent sur les billets, les serrèrent avec force, puis les laissèrent tomber à terre.
« Gardez votre argent. Et que le diable vous emporte, vous et votre fric. »
Il se détourna et courba la tête, se concentrant sur la remise en place des dossiers. Pendant quelques instants, on n’entendit plus que le frottement du vieux papier.
« Bravo, articula sans bruit Kelso à l’adresse de O’Brian. Félicitations… »
Une minute s’écoula.
Puis, à brûle-pourpoint, Tsarev demanda : « Comment avez-vous dit qu’ils s’appelaient, les parents ?