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— Mikhaïl, répondit vivement Kelso. Et… » Et merde, comment s’appelait la mère déjà ? Il essaya de se rappeler le rapport du NKVD. Vera ? Varouchka ? Non, Varvara, c’était ça. « Mikhaïl et Varvara Safanov. »

Tsarev hésita. Il tourna vers eux son visage étroit pour les regarder avec une expression où se mêlaient dignité et mépris. « Attendez-moi ici, dit-il. Ne touchez à rien. »

Il disparut dans une autre partie du sous-sol. Ils l’entendaient se déplacer.

« Qu’est-ce qui se passe ? s’enquit O’Brian.

— Je crois, répondit Kelso, je crois que ça s’appelle marquer un point. Il est parti voir s’il trouve quelque chose sur les parents d’Anna. Et putain, c’est pas grâce à toi. Je ne t’avais pas dit de me laisser faire ?

— Quoi, ça a marché, non ? » O’Brian se baissa pour ramasser les deux billets froissés, les lissa et les rangea dans son portefeuille. « Bon Dieu, quel cimetière ! » Il s’empara d’une tête de Lénine, sur une étagère. « Hélas ! pauvre Yorick… » Il s’interrompit. Il ne se rappelait plus la suite. « Tiens, professeur. Un petit souvenir. » Il lança le buste à Kelso, qui le rattrapa et s’empressa de le reposer.

« Ne fais pas ça », protesta-t-il. Sa bonne humeur s’était envolée. Il en avait assez de O’Brian, mais il n’y avait pas que cela. C’était quelque chose d’autre… quelque chose qui venait de l’atmosphère de ce sous-sol. Il n’arrivait pas à définir exactement quoi.

O’Brian ricana. « Mais qu’est-ce qui te prend ?

— Je n’en sais rien. “On ne se moque pas de Dieu.”

— Ni du camarade Lénine ? C’est ça ? Mon pauvre Fluke. Tu sais quoi ? Je crois que tu es mal barré. »

Kelso l’aurait bien envoyé se faire voir, mais Tsarev revenait, porteur d’un nouveau dossier et la mine soudain triomphante.

Il y avait là un sujet qui serait parfait pour leur émission. Il y avait là une femme qu’on n’avait jamais achetée — il foudroya O’Brian du regard —, une personne qui était une leçon pour eux tous. Varvara Safanova s’était inscrite au Parti communiste en 1935 et, bon an mal an, ne l’avait jamais quitté. Elle faisait l’objet d’une liste de citations du Comité central d’Arkhangelsk qui prenait une demi-page. Oh oui, c’était l’incarnation de l’esprit indomptable du socialisme que personne ne pouvait jamais soumettre !

Kelso lui sourit. « Quand est-elle morte ? »

Ah, justement, c’était cela qui était extraordinaire. Elle n’était pas morte.

« Varvara Safanova ? » répéta Kelso. Il n’arrivait pas à y croire. Il échangea un regard avec O’Brian. « La mère d’Anna Safanova ? Encore en vie ? »

Encore en vie le mois dernier, assura Tsarev. Encore en vie à quatre-vingt-cinq ans ! C’était écrit ici. Ils pouvaient regarder eux-mêmes. Membre fidèle pendant plus de soixante ans — elle venait juste de payer sa cotisation au Parti.

CHAPITRE 22

Le matin se levait sur Moscou.

Souvorine se trouvait à l’arrière de la voiture avec Zinaïda Rapava. L’agent de liaison de la milice était installé devant, avec le chauffeur. Les portières étaient verrouillées. La Volga était coincée dans le flot d’une circulation engluée, sur la route qui menait au sud, vers Litkarino.

Le milicien grognait. Ils auraient dû prendre plusieurs voitures ; pour se frayer un chemin dans des embouteillages pareils, il fallait une sirène et des gyrophares.

Tu te prends pour qui, songea Souvorine. Le Président ?

Zinaïda avait les yeux cernés et bouffis à cause du manque de sommeil. Elle avait enfilé un imperméable sur sa robe, et gardait les genoux tournés vers la portière, mettant autant d’espace de cuir que possible entre elle et Souvorine. Il se demanda si elle savait où ils allaient. Il en doutait. Elle semblait s’être retirée quelque part au fond d’elle-même et ne paraissait guère consciente de ce qui arrivait.

Où était Kelso ? Qu’y avait-il dans ce cahier ? Ces deux mêmes questions qui revenaient sans cesse, d’abord chez elle, puis dans le bureau de façade que le SVR conservait dans le centre de Moscou, là où les journalistes occidentaux de passage pouvaient s’entretenir avec l’agent souriant, américanisé à souhait, chargé des relations avec la presse. (Vous voyez, messieurs, comme nous sommes démocratiques ! Que pouvons-nous faire pour vous aider ?) Pas de café pour elle, et pas de cigarettes non plus depuis qu’elle avait fini de fumer les siennes. Écrivez une déposition, Zinaïda, et puis on la déchire et on recommence, on recommence encore, jusqu’à ce que la pendule affiche enfin neuf heures, heure à laquelle Souvorine peut enfin jouer son va-tout.

Elle était aussi butée que son père.

Autrefois, à la Loubianka, on avait mis au point un système appelé « le tapis roulant » : le suspect passait alternativement entre trois enquêteurs qui se relayaient sur le mode des trois-huit. Après trente-six heures passées sans dormir, la plupart des gens étaient prêts à signer n’importe quoi, à dénoncer n’importe qui. Mais Souvorine ne disposait pas de relais et n’avait pas trente-six heures devant lui non plus. Il bâilla. Il avait l’impression d’avoir du sable dans les yeux. Il se dit qu’il devait être à peu près aussi fatigué qu’elle.

Son portable sonna.

« Oui ? »

C’était Netto.

« Bonjour, Vissari. Qu’est-ce que nous avons ? » Deux ou trois choses, répondit Netto. D’abord, la maison de la rue Vspolnii. Il avait pu établir qu’elle appartenait à une moyenne société de biens immobiliers qui avait pour nom Moskprop et qui essayait de la louer pour quinze mille dollars par mois. Pas de preneurs jusqu’à présent.

« À ce prix-là ? Ça ne m’étonne pas. »

Ensuite : On dirait bien qu’on a déterré quelque chose dans le jardin il y a moins de trois jours. Un endroit a été creusé sur une profondeur de plus d’un mètre cinquante, et les experts ont trouvé des traces d’oxyde de fer dans la terre. Il y a eu quelque chose là-dedans qui a rouillé pendant des années.

« Rien d’autre ?

— Non. Rien sur Mamantov. Il s’est volatilisé. Et le colonel commence à s’énerver. Il vous demande.

— Vous lui avez dit où j’étais ?

— Non, mon lieutenant.

— Parfait. » Souvorine raccrocha. Zinaïda l’observait.

« Vous savez ce que je pense ? dit Souvorine. Je pense que votre vieux papa est allé déterrer cette boîte à outils juste avant de mourir. Et puis qu’il vous l’a donnée. Et puis j’imagine que vous l’avez remise à Kelso. »

Ce n’était qu’une théorie, mais il crut voir une sorte de frémissement dans son œil avant qu’elle se détourne.

« Vous voyez, poursuivit-il, on va finir par y arriver de toute façon. Et on y arrivera sans vous, s’il le faut. Ça nous prendra juste un peu plus de temps, c’est tout. »

Il s’appuya plus confortablement contre le dossier.

Là où Kelso se trouvait, le cahier devait se trouver, pensa-t-il. Et là où le cahier se trouvait, Vladimir Mamantov serait aussi, sinon maintenant, sans doute très bientôt. La réponse à la première question — où était Kelso ? — permettrait donc de résoudre les trois autres problèmes.

Il jeta un coup d’œil vers Zinaïda. Elle avait les paupières closes.

Et elle, elle savait, il en était sûr.

C’était d’une simplicité tellement énervante.

Il se demanda si Kelso se doutait de la proximité imminente de Mamantov et du danger qu’il courait réellement. Mais non, sûrement pas. C’était un Occidental. Il se croirait à l’abri.