Elle regardait droit devant elle et parlait d’une voix curieusement monocorde. Il avait ouvert son carnet, et faisait courir son stylo sur la page, vite, noircissant une feuille après l’autre. Parce qu’il craignait qu’elle puisse s’arrêter, s’arrêter de parler aussi soudainement qu’elle avait commencé…
Il était, dit-elle, parti pour Arkhangelsk. En voiture. Il était parti vers le nord, avec le journaliste de télé.
Parfait, Zinaïda. Prenez votre temps. Ça se passait quand ?
Hier après-midi.
Quand exactement ?
Vers quatre heures. Peut-être cinq. Elle ne se rappelait plus. C’était important ?
Quel journaliste ?
O’Brian. Un Américain. Il était de la télévision. Elle se méfiait de lui.
Et le cahier ?
Parti. Parti avec eux. Il était à elle, mais elle n’en voulait pas. Elle ne voulait pas y toucher. Pas après qu’elle eut compris ce qu’il y avait dedans. Il était maudit. Il tuait tous ceux qui y touchaient.
Elle s’interrompit et regarda l’endroit où s’était trouvé le corps de son père. Elle se couvrit les yeux.
Souvorine attendit, puis demanda : pourquoi Arkhangelsk ?
Parce que c’était de là que venait la fille.
La fille ? Souvorine cessa d’écrire. De quoi parlait-elle ? Quelle fille ?
« Ecoutez-moi, dit-il quelques minutes plus tard, alors qu’il avait rangé son carnet Ça va aller. Je vais y veiller personnellement, vous comprenez ? Le gouvernement russe vous le garantit. »
(Mais qu’est-ce qu’il racontait ? Le gouvernement russe ne garantissait rien du tout. Le gouvernement russe ne pouvait même pas garantir que le Président n’allait pas faire dans son froc à une réception diplomatique, ou essayer d’enflammer un de ses pets…)
« Maintenant, voilà ce que je vais faire : ça, c’est le numéro de mon bureau ; c’est une ligne directe. L’un de mes hommes va vous reconduire à votre appartement, d’accord ? Vous allez pouvoir dormir un peu. Je vais demander qu’on mette quelqu’un sur votre palier et quelqu’un devant l’entrée de votre immeuble. Personne ne pourra venir vous faire du mal, en aucune façon, d’accord ? »
Il poursuivit ainsi un moment, faisant plus de promesses qu’il n’en pouvait tenir. Je devrais me lancer dans la politique, songea-t-il. C’est inné chez moi.
« Nous allons nous assurer que Kelso va bien. Et puis on va retrouver les gens — le type qui a massacré votre père et on va l’enfermer. Vous m’écoutez, Zinaïda ? »
Il s’était relevé et consultait discrètement sa montre.
« Il faut que je mette les choses en route maintenant. Il faut que j’y aille. D’accord ? Je vais appeler le lieutenant Bounine — vous vous souvenez de Bounine ? Vous l’avez vu hier soir — et je vais lui demander de vous ramener chez vous. »
A mi-chemin de la porte, il se retourna vers elle.
« Au fait, je m’appelle Souvorine. Felix Souvorine. »
Le milicien et l’employé de la morgue attendaient dans le couloir. « Laissez-la, dit Souvorine. Elle ira bien. » Ils le regardaient avec un drôle d’air. Il se demanda si c’était du mépris, ou un respect prudent. Il n’était pas certain de savoir ce qu’il méritait le plus et n’avait pas le temps d’approfondir. Il leur tourna le dos et composa le numéro d’Arseniev à Iassenevo.
« Sergo ? Il faut que je parle au colonel… Oui, c’est urgent Et il faut que vous m’organisiez un moyen de transport… Oui — vous êtes prêt ? Il faut que vous me trouviez un avion. »
CHAPITRE 23
D’après son dossier au Parti, il y avait plus de soixante ans que Varvara Safanova vivait à la même adresse, quelque part dans le vieux quartier d’Arkhangelsk, à une dizaine de minutes en voiture des quais, dans un environnement entièrement construit en bois. On accédait aux maisons de bois par des escaliers en bois qui donnaient sur des trottoirs en bois — en vieux bois gris, délavé par les intempéries, dont on avait dû faire flotter les troncs sur la Dvina pour les acheminer jusque-là bien avant la Révolution. Cela formait un paysage hivernal assez pittoresque si l’on cachait les grands ensembles de béton qui se dressaient en arrière-plan. Des bûches s’empilaient près de certaines maisons et, çà et là, un ruban de fumée allait lécher les nuages bas.
Les rues étaient larges et désertes, gardées de chaque côté par des sentinelles de bouleau argenté, et la neige présentait une surface trompeusement lisse. Mais il n’y avait en fait pas de route, et la Toyota s’enfonça dans des ornières où l’on aurait pu s’enfouir jusqu’au tibia, tressautant et rebondissant le long des trottoirs jusqu’au moment où Kelso suggéra qu’ils finissent leurs recherches à pied.
Il attendit, frissonnant sur les caillebotis, pendant que O’Brian fourrageait dans le coffre. De l’autre côté de la rue, il y avait une douzaine de wagons de marchandises. Soudain une porte de fortune bricolée sur le flanc de l’un d’eux s’ouvrit, et une jeune femme en sortit, suivie par deux petits enfants tellement couverts qu’ils en étaient presque sphériques. Elle entreprit de traverser le grand champ de neige, les deux petits traînant derrière tout en contemplant Kelso avec une curiosité solennelle, jusqu’à ce qu’elle se retourne pour leur crier sèchement de se dépêcher.
O’Brian verrouilla la voiture. Il avait pris l’une des mallettes en aluminium. Kelso avait toujours la serviette.
« Tu as vu ça ? s’étonna Kelso. Il y a des gens qui vivent dans ces wagons de marchandises, là-bas. Non, mais tu as vu ? »
O’Brian émit un grognement et remonta sa capuche.
Ils descendirent la rue à pas pesants, passant devant une rangée de maisons délabrées et rapiécées, chacune inclinée suivant un angle original par rapport au sol. Chaque été, en dégelant, la terre devait bouger, et les maisons avec. Alors on clouait de nouvelles planches sur les nouvelles fissures, ce qui faisait que certains murs présentaient des couches de colmatage qui devaient remonter au temps des tsars. Il eut le sentiment que le temps s’était figé. Il n’était pas difficile d’imaginer Anna Safanova marchant, cinquante ans plus tôt, exactement là où ils marchaient, une paire de patins jetée en travers des épaules.
Il leur fallut encore dix minutes pour trouver la rue de la vieille dame, une allée en fait, guère plus, qui partait de la rue principale, après un bosquet de bouleaux, et débouchait sur l’arrière de la maison. La cour abritait quelques bêtes : des poules, un cochon, deux chèvres. Et, dominant tout cela, fantomatique dans la neige, se dressait une tour d’une quinzaine d’étages dont les lumières jaunes étaient visibles dans la partie inférieure.
O’Brian ouvrit sa mallette, en sortit sa caméra vidéo et commença à filmer. Kelso le regarda faire, malheureux.
« On ne devrait pas d’abord vérifier si elle est là ? Tu ne devrais pas lui demander d’abord l’autorisation ? — T’as qu’à la lui demander. Vas-y. »
Kelso examina le ciel. Les flocons paraissaient plus gros à présent, aussi lisses et potelés que des mains de bébé. Il se sentait une boule grosse comme le poing au creux de l’estomac. Il traversa la cour, respira l’odeur forte et chaude des chèvres, puis gravit les marches de bois branlantes qui conduisaient au porche côté jardin. Il s’immobilisa sur la troisième marche. La porte était entrouverte et, par l’embrasure étroite, il découvrit une vieille femme toute courbée appuyée sur une canne, qui les observait.