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« Varvara Safanova ? » demanda-t-il.

Elle ne répondit pas tout de suite. Puis, au bout d’un moment, elle marmonna : « Qui la demande ? »

Il prit cela pour une invitation et franchit les dernières marches qui le séparaient de la porte. Il n’était pas très grand mais, lorsqu’il atteignit le porche en ruine, il eut l’impression d’être un géant. Elle souffrait, il s’en rendit compte, d’ostéoporose. Ses épaules lui arrivaient aux oreilles, ce qui lui donnait l’air méfiant.

Il baissa sa capuche et, pour la seconde fois de la matinée, débita son mensonge soigneusement préparé : ils étaient ici pour faire une émission sur les communistes ; ils cherchaient des gens qui avaient des souvenirs intéressants. C’était le Parti local qui leur avait donné son adresse. Et, pendant qu’il parlait, il ne cessait de l’évaluer, cherchant à faire coïncider cette silhouette voûtée avec la mère qui apparaissait fugitivement dans le journal de la jeune fille. « Maman est forte, comme toujours… C’est maman qui me conduit à la gare… J’embrasse ses joues si chères… » Elle avait ouvert un tout petit peu plus la porte pour mieux le regarder, aussi pouvait-il mieux la voir lui aussi. Mis à part son châle, elle portait des vêtements masculins — de vieux vêtements, ceux de son défunt mari, peut-être —, avec de grosses chaussettes et des bottes d’homme. Son visage était encore beau. Elle avait dû être éblouissante en son temps, cela se voyait dans le dessin de la mâchoire et des pommettes, dans l’acuité de son œil valide encore bleu-vert ; la cataracte avait rendu l’autre laiteux. Il ne fallait pas se donner beaucoup de mal pour l’imaginer en jeune communiste des années trente, fondatrice et pionnière d’une nouvelle civilisation, héroïne socialiste capable d’enthousiasmer un Shaw ou un Wells. Il supposa qu’elle avait dû déifier Staline.

« Eh oui, maman, c’est une maison modeste ! Deux étages seulement. Ton bon cœur bolchevique se réjouirait devant tant de simplicité ! »

« … Alors, si c’était possible, conclut-il, nous aimerions vous prendre un peu de votre temps. Nous vous en serions très reconnaissants. »

Mal à l’aise, il faisait passer la serviette de cuir d’une main dans l’autre. Il avait conscience de la neige qui s’accumulait en une masse froide sur ses épaules, de l’eau qui coulait sur son crâne, et de O’Brian qui les filmait, au pied de l’escalier.

Nom de Dieu, fichez-nous dehors, songea-t-il soudain. Dites-nous d’aller nous faire foutre et d’emporter nos mensonges avec nous. C’est ce que je ferais, si j’étais à votre place. Vous devez savoir ce qui nous amène ici.

Mais elle se contenta de se retourner pour s’enfoncer dans la pièce, laissant la porte grande ouverte derrière elle.

Kelso entra d’abord, puis O’Brian, qui dut se baisser pour passer sous le chambranle bas. Il faisait sombre. L’unique fenêtre était tapissée d’une épaisse couche de neige.

S’ils voulaient du thé, dit-elle en s’asseyant lourdement dans un fauteuil à dossier de bois, il faudrait qu’ils le fessent eux-mêmes.

« Du thé ? proposa doucement Kelso à O’Brian. Elle propose de nous laisser faire du thé. Je trouve que c’est une bonne idée, pas toi ?

— Bien sûr. Je m’en charge. »

Un flot d’instructions irritées s’ensuivit. La voix qui émanait de ce corps déformé était étonnamment grave et masculine.

« Bon, prenez de l’eau dans le seau, là, non, pas ce pot : celui-là, le noir, et prenez la louche, voilà, non, non, non… (Elle frappa le sol avec sa canne.)… Pas tout ça, comme ça. Mettez ça sur le fourneau maintenant. Et pendant que vous y êtes, vous pouvez remettre du bois dans le feu, aussi. » Deux nouveaux coups de canne.

« Bois ? Feu ? » O’Brian se tourna avec impuissance vers Kelso pour qu’il lui traduise.

« Elle veut que tu mettes du bois dans le feu. »

« Le thé dans ce pot, là. Non, non. Oui. Ce pot. Oui. Là. »

Kelso n’arrivait à rien saisir de tout cela, ni la ville, ni elle, ni cet endroit, ni la rapidité avec laquelle tout semblait arriver. C’était comme un rêve. Il se dit qu’il devrait commencer à prendre des notes, aussi sortit-il son bloc jaune et commença-t-il à faire un inventaire discret de la pièce. Le sol : un grand carré de linoléum gris. Sur le lino : une table, une chaise et un lit recouvert d’une couverture de laine. Sur la table : une paire de lunettes, une collection de flacons de médicaments et un exemplaire de l’édition du Nord de la Pravda, ouvert à la troisième page. Aux murs : rien, sinon, dans un coin où la lueur vacillante d’une bougie rouge posée sur un petit buffet trouait la pénombre, une photo encadrée de V.I. Lénine. Deux médailles du Mérite socialiste étaient accrochées à côté, ainsi qu’un certificat commémorant le cinquantième anniversaire de son inscription au Parti, en 1984 ; sans doute n’avait-on pu se permettre une telle extravagance pour le soixantième anniversaire. L’ossature du communisme et celle de Varvara Safanova s’étaient effritées ensemble.

Les deux hommes s’assirent avec raideur sur le lit.

Ils burent leur thé. Il avait un arôme particulier de tisane, pas déplaisant, avec de la mûre quelque part : un parfum de forêt. Elle paraissait ne rien trouver de surprenant au fait de voir deux Occidentaux débarquer dans sa cour avec une caméra vidéo japonaise en prétendant tourner une émission sur l’histoire du Parti communiste d’Arkhangelsk. On aurait dit qu’elle les attendait. Kelso supposa qu’elle ne devait plus s’étonner de rien à présent. Elle avait acquis l’indifférence résignée que donne le très grand âge. Les constructions et les empires s’élevaient puis s’écroulaient. Il neigeait. Il cessait de neiger. Les gens allaient et venaient. Un jour, la mort viendrait la chercher, et elle ne trouverait pas cela surprenant non plus. Elle s’en ficherait… du moment qu’il ne s’égarait pas : « Non, pas là. Là… »

Oui, bien sûr, affirma-t-elle en se carrant dans son fauteuil, elle se souvenait du passé. Personne à Arkhangelsk ne se rappelait mieux qu’elle le passé. Elle se souvenait de tout.

Elle se rappelait les rouges en 1917, qui sortaient dans la rue, et son oncle qui la faisait sauter en l’air, qui l’embrassait et lui disait que le tsar était parti et que le Paradis n’était plus loin. Elle se rappelait que son oncle et son père s’étaient cachés dans la forêt, en 1918, quand les Britanniques étaient venus mater la Révolution — un grand cuirassé gris ancré dans la Dvina, et de petits soldats anglais tout riquiqui qui débarquaient en masse. Elle avait joué au son des coups de feu. Et puis elle se rappelait qu’un beau matin elle était descendue au port et que le cuirassé avait disparu. Son oncle était rentré l’après-midi même, mais pas son père : son père avait été pris par les blancs, et il n’était jamais revenu.

Elle se souvenait de tout cela.

Oui, elle se rappelait les koulaks. Elle avait dix-sept ans. Ils étaient arrivés à la gare par milliers, bien reconnaissables dans leur drôle de costume national. Des Ukrainiens — on n’avait jamais vu autant de gens d’un coup — couverts de plaies et chargés de ballots. On les avait enfermés dans les églises, et les gens de la ville n’avaient pas le droit de les approcher. De toute façon, ils n’en avaient aucune envie. Les koulaks étaient malsains, et tout le monde le savait.

Leurs plaies étaient contagieuses ?

Non, c’étaient les koulaks eux-mêmes qui étaient contagieux. Leur âme était contagieuse. Ils transportaient les spores de la contre-révolution. Suceurs de sang, araignées et vampires, c’est ainsi que Lénine les appelait.