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Elle se tut.

« Et vous ne l’avez plus jamais revue ? » demanda Kelso d’une voix douce.

Oh, mais si, répliqua Varvara, surprise. Ils l’avaient revue.

Elle esquissa un mouvement arrondi avec ses mains, juste devant son ventre.

Ils l’avaient revue quand elle était revenue, pour avoir son bébé.

Un silence.

O’Brian toussa et se pencha en avant, tête baissée, mains serrées devant lui, les coudes sur les genoux. « Est-ce qu’elle a vraiment dit ce que je crois qu’elle a dit ? »

Kelso ne lui prêta aucune attention. Il fit un effort considérable pour garder une voix neutre.

« Quand est-ce que cela s’est passé ? »

Varvara réfléchit un instant en frappant sa canne contre sa botte.

Au printemps 1952, finit-elle par répondre. C’était bien ça. Elle était rentrée en train en mars 1952, alors que le dégel commençait tout juste. On ne les avait pas prévenus. Elle était juste revenue, sans explication. Non qu’elle ait eu besoin d’expliquer quoi que ce soit. Il suffisait de la regarder. Elle était enceinte de sept mois déjà.

« Et le père… A-t-elle dit… »

Non.

Vigoureux déni de la tête.

Mais vous avez deviné, n’est-ce pas ? pensa Kelso.

Non, elle n’avait rien dit à propos du père, ni sur ce qui s’était passé à Moscou. Alors, au bout d’un moment, ils avaient renoncé à lui poser des questions. Elle restait simplement assise dans un coin et attendait la fin de sa grossesse. Elle restait très silencieuse, cette fille nouvelle, pas du tout comme leur Anna d’avant. Elle ne voulait pas voir ses amis ni même sortir de la maison. La vérité, c’est qu’elle avait peur.

« Peur ? Mais de quoi avait-elle peur ? »

D’accoucher, évidemment. C’était bien naturel. Ah, les hommes ! s’exclama-t-elle, et un peu de l’ancienne flamme revint. Qu’est-ce que les hommes pouvaient savoir de la vie ? Bien sûr qu’elle avait peur. N’importe qui ayant des yeux pour voir et un cerveau pour réfléchir aurait eu peur. Et puis le bébé, un vrai petit diable, ne lui laissait guère de repos. Il la mettait à plat. Ça, c’était un vrai diable… il donnait de ces coups de pied ! Ils s’asseyaient là, le soir, et regardaient son ventre se soulever.

Mekhlis passait la voir de temps en temps. Il y avait presque toujours une voiture garée au bout de la rue, avec deux de ses hommes dedans.

Non, ils ne demandaient pas qui était le père.

Début avril, elle s’était mise à saigner. Ils l’avaient conduite à la clinique. C’est la dernière fois qu’ils l’avaient vue. Elle avait fait une hémorragie en salle de travail. Les médecins leur avaient tout expliqué par la suite. Il n’y avait rien eu à faire. Elle était morte sur la table d’opération deux jours plus tard. Elle avait vingt ans.

« Et le bébé ? »

Le bébé avait vécu. C’était un garçon.

Le camarade Mekhlis s’était occupé de tout.

Il leur avait assuré que c’était le moins qu’il pouvait faire ; il se sentait responsable.

C’était Mekhlis qui avait fourni le médecin, un professeur, rien de moins, le meilleur spécialiste du pays venu par avion de Moscou, et qui avait organisé l’adoption. Les Safanov auraient voulu élever l’enfant eux-mêmes — ils demandèrent, ils supplièrent même — mais Mekhlis avait un papier, signé par Anna, qui stipulait que s’il lui arrivait quoi que ce soit, elle voulait que l’enfant fut adopté. Elle indiquait des parents du père, un couple du nom de Tchijikov.

« Tchijikov ? répéta Kelso. Vous êtes sûre de ce nom ? »

Certaine.

Ils n’avaient même jamais vu le bébé. On ne leur avait pas permis d’entrer dans l’hôpital.

Varvara Safanova était alors prête à accepter tout cela, parce qu’elle croyait en la discipline du Parti. Elle y croyait encore aujourd’hui et y croirait jusqu’à sa mort. Le Parti était son dieu, et, telles celles d’un Dieu, ses voies étaient parfois impénétrables.

Mais Mikhaïl Safanov n’avait plus accepté cette doctrine d’infaillibilité. Quels que fussent les ordres de Mekhlis, il était décidé à retrouver ces Tchijikov, et il avait encore assez d’amis au sein du Parti régional pour l’aider à le faire. C’est ainsi qu’il avait découvert que les Tchijikov n’étaient pas du tout des gens en vue de Moscou, comme il s’y était attendu, mais des gens du Nord, comme eux, qui s’étaient installés dans un village situé en pleine forêt, à côté d’Arkhangelsk. On murmurait en ville qu’ils ne s’appelaient pas vraiment Tchijikov. Qu’ils étaient du NKVD.

A ce moment-là, c’était l’hiver et Mikhaïl ne pouvait pas faire grand-chose. Et puis, un matin du début du printemps, alors qu’il guettait chaque jour les premiers signes de dégel, ils s’étaient réveillés au son d’une musique solennelle à la radio et en apprenant que le camarade Staline était mort.

Elle avait pleuré, et lui aussi avait pleuré. Ça l’étonnait ? Oh, ils avaient sangloté en s’étreignant l’un l’autre. Ils avaient pleuré comme jamais auparavant, pas même pour Anna. Tout Arkhangelsk était en pleurs. Elle se rappelait encore le jour des funérailles. Le long silence, brisé par une salve de trente fusils. L’écho des coups de feu avait roulé sur la Dvina comme un lointain orage dans la forêt.

Deux mois plus tard, en mai, une fois la glace fondue, Mikhaïl avait rempli un sac à dos et était parti à la recherche de son petit-fils.

Elle savait depuis le début qu’il n’en résulterait rien de bon.

Un jour avait passé, puis deux, puis trois. C’était un homme solide, fort et en pleine santé : il n’avait que quarante-cinq ans.

Le cinquième jour, des pêcheurs avaient retrouvé son corps à une trentaine de verstes en amont, dérivant dans le fleuve jaune en pleine débâcle qui jaillissait de la forêt, non loin de Novodvink.

Kelso déplia la carte de O’Brian et la posa sur la table. Elle chaussa ses lunettes et scruta longuement la ligne bleue de la Dvina, son œil valide collé contre le papier.

Là, fit-elle au bout de quelques minutes en désignant un point. C’était là qu’on avait retrouvé le corps de son mari. Un coin sauvage ! Il y avait des loups ici, dans la forêt, et des lynx, et des ours. À certains endroits, les arbres étaient si denses qu’on ne pouvait passer. À d’autres, il y avait des marais qui pouvaient vous engloutir en un rien de temps. Et, çà et là, des ossements gris et délavés subsistant d’anciens campements koulaks. Les koulaks avaient presque tous péri, bien sûr. Il n’y avait guère de nourriture à gratter dans un tel endroit.

Mikhaïl connaissait la forêt mieux que personne. Il écumait la taïga depuis l’enfance.

D’après la milice, il avait eu une crise cardiaque. C’est ce qu’ils avaient dit. Peut-être avait-il essayé de remplir sa gourde ? Il était tombé dans l’eau jaune et glacée, et le choc avait provoqué un arrêt cardiaque.

Elle l’avait enterré au cimetière Kouznetcheskoïé, à côté d’Anna.

« Et comment, demanda Kelso, conscient à nouveau que O’Brian les filmait avec sa sale caméra miniature, comment s’appelait le village où, d’après votre mari, vivaient les Tchijikov ? »

Ha ! Quelle folie ! Comment voulait-il qu’elle se souvienne d’une chose pareille ! C’était tellement vieux, tout ça… près de cinquante ans…

Elle colla à nouveau son visage contre la carte.