Quelque part par là — elle posa un doigt hésitant sur un point, au nord de la Dvina —, ici, dans ce coin-là : un lieu pas assez important pour figurer sur la carte. Pas assez important même pour avoir un nom.
Elle-même avait-elle essayé de s’y rendre ?
Oh non.
Elle dévisagea Kelso avec une expression horrifiée.
Il ne pouvait rien en sortir de bon. Ni à l’époque. Ni maintenant.
CHAPITRE 24
Peu avant midi, la grosse voiture freina brusquement pour quitter la route, au sud de Moscou, et pénétrer dans la base aérienne militaire de Joukovskï. Felix Souvorine s’accrochait, la mine sombre, à la poignée arrière. Une jeep attendait derrière le contrôle. Elle démarra, feux arrière allumés, dès que la barrière se leva. Ils la suivirent de l’autre côté des hangars, franchirent une clôture de barbelés et se retrouvèrent sur l’aire de manœuvres bétonnée. Comme demandé, un petit avion gris, six places, à hélices, attendait qu’on ait fini de remplir son réservoir à une citerne. Il y avait derrière l’avion une rangée d’hélicoptères militaires vert sombre aux pales tombantes et, garée tout près, une grosse limousine Zil.
Bien, bien, pensa Souvorine. Il y a encore des trucs qui marchent par ici.
Il fourra ses notes dans sa serviette et brava le vent et la pluie pour foncer vers la limousine dont le chauffeur d’Arseniev ouvrait déjà la portière arrière.
« Alors ? s’enquit Arseniev, depuis l’intérieur surchauffé.
— Alors, répondit Souvorine en se glissant près de lui sur la banquette, ce n’est pas ce que nous pensions. Et merci de m’avoir procuré l’avion.
— Attendez dans l’autre voiture, dit Arseniev à son chauffeur.
— Oui, colonel.
— Qu’est-ce qui n’était pas ce que quelqu’un pensait que c’était ? fit Arséniév, une fois la portière refermée. Bonjour tout de même.
— Bonjour, Iouri Simonovitch. Le cahier. Tout le monde croyait que c’était celui de Staline. En fait, il s’avère qu’il s’agit du journal intime d’une jeune servante de Staline, Anna Mikhaïlovna Safanova. Il l’avait fait venir d’Arkhangelsk pour l’attacher à son service pendant l’été 1951, environ dix-huit mois avant sa mort. »
Arseniev cilla.
« Et c’est tout ? C’est ça ce que Beria a volé ?
— C’est ça. Ça et quelque papiers qui, apparemment, la concernent. »
Arseniev dévisagea Souvorine pendant une seconde ou deux, puis éclata de rire. Il secoua la tête avec soulagement. « Putain de bordel ! Ce vieux salopard se tapait sa bonne ? C’est bien ça l’histoire ?
— Apparemment.
— C’est inestimable. C’est superbe ! (Arseniev donna un coup de poing dans le siège devant lui.) Oh, faites que je sois là ! Faites que je sois là pour voir la tête de Mamantov quand il découvrira que le grand testament de Staline n’est rien de plus que le journal d’une gamine qui raconte comment elle s’est fait baiser par le super vojd ! » Il lança un coup d’œil vers Souvorine, ses grosses joues enflammées par l’hilarité, ses yeux brillants de larmes. « Que se passe-t-il, Felix ? Ne me dites pas que vous ne voyez pas ce que ça a de drôle ? » Il cessa de rire. « Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes sûr de ce que vous avancez, n’est-ce pas ?
— Oui, mon colonel, oui. Nous savons tout cela par la fille que nous avons chopée cette nuit, Zinaïda Rapava. Elle a lu le cahier hier après-midi — son père le lui avait laissé dans une cachette. Je ne vois pas pourquoi elle aurait inventé une histoire pareille. Ça l’imagination.
— “Bon, bon. Eh bien, réjouissez-vous, non ? Et où est passé ce cahier à présent ?
— Voilà, c’est là que ça commence à se compliquer », répliqua Souvorine d’une voix hésitante. C’était tellement dommage d’avoir à gâcher ainsi la joie du vieux. « C’est pour ça que j’avais besoin de vous parler. On dirait qu’elle l’a montré à cet historien, Kelso. Et d’après elle, il l’a emporté avec lui.
— Avec lui ?
— À Arkhangelsk. Il essaie de retrouver la femme qui l’a écrit, cette fameuse Anna Safanova. »
Arseniev tira nerveusement sur son gros cou. « Quand est-il parti ?
— Hier après-midi. Vers quatre ou cinq heures. Elle ne s’en souvient pas exactement.
— Comment ?
— En voiture.
— En voiture ? C’est bon. Vous le rattraperez facilement. Quand vous atterrirez, vous n’aurez plus que quelques heures de retard sur lui. Il est fait comme un rat là-haut.
— Malheureusement, il n’est pas tout seul. Il a un journaliste avec lui. O’Brian. Vous le connaissez ? Le correspondant de la station télé par satellite.
— Ah. » Arseniev avança la lèvre inférieure et se tritura encore un peu plus le cou. Après un silence, il reprit : « Mais, même comme ça, il y a peu de chances que cette femme soit encore en vie. Et si c’est le cas… eh bien, enfin, ce n’est pas une catastrophe. Qu’ils fassent leur petit bouquin et lancent leurs conneries d’infos. Je vois mal Staline confiant à sa bonne un message pour les générations futures. Vous ne croyez pas ?
— En fait, c’est justement ça qui m’inquiète…
— Sa bonne ? Allons, Felix. C’était un Géorgien tout de même, et de la vieille garde. En ce qui concernait le camarade Staline, les femmes n’étaient bonnes qu’à trois choses : faire la cuisine, le ménage et les gosses. Il… (Arseniev s’interrompit.) Oh, non…
— C’est dingue, intervint Souvorine en levant la main. Je le sais. Je n’ai pas arrêté de me répéter que c’était dingue. Mais il était dingue. Et il était géorgien. Réfléchissez. Pourquoi se serait-il donné tant de mal pour sélectionner une fille ? Apparemment, il avait son dossier médical. Et il voulait qu’on vérifie s’il n’y avait pas d’anomalie congénitale. Aussi, pourquoi conserver ce journal dans son coffre ? Et puis il y a davantage, vous voyez…
— Davantage ? » Arseniev ne donnait plus de coups de poing dans le siège avant. Il s’y accrochait pour se soutenir.
« D’après Zinaïda, il y a dans le journal intime de la fille des références à Trofime Lyssenko. Vous savez : “la transmissibilité des caractères acquis” et toutes ces conneries. Ensuite, Staline se répand visiblement sur le fait que ses propres enfants sont tous des incapables et que “l’âme de la Russie se trouve dans le Nord”.
— Arrêtez, Felix. Là c’est trop.
— Et puis il y a Mamantov. Je n’ai jamais compris pourquoi Mamantov a pris un risque pareil, en assassinant Rapava de cette façon. Pourquoi ? C’est ce que j’essayais de vous dire hier : qu’est-ce que Staline aurait bien pu écrire qui puisse avoir le moindre effet sur la Russie près de cinquante ans plus tard ? Mais si Mamantov savait… avait eu vent d’une rumeur, même il y a des années, par des mecs de l’ancien temps, peut-être, à la Loubianka… que Staline avait laissé délibérément un héritier derrière lui…
— Un héritier ?
— … Eh bien, cela expliquerait bien des choses, non ? Pour ça, il prendrait des risques. Regardons les choses en face, Iouri. Mamantov est assez déjanté pour… oh, je ne sais pas, moi… (il essaya de penser à quelque chose de totalement absurde)… pour présenter le fils de Staline aux élections présidentielles ou quelque chose de ce genre. Il dispose du demi-milliard de roubles nécessaire, après tout…
— Attendez une minute, fit Arseniev. Laissez-moi réfléchir. » Il contempla la piste d’aviation et la rangée d’hélicoptères. Souvorine vit un muscle pareil à un hameçon se tordre dans sa mâchoire enveloppée. « Et nous n’avons aucune idée de l’endroit où se trouve Mamantov ?