— Il pourrait être n’importe où.
— Arkhangelsk ?
— C’est une possibilité. Certainement. Si Zinaïda a eu l’idée de trouver Kelso à l’aéroport, pourquoi pas Mamantov ? Il les suivait peut-être depuis vingt-quatre heures. Ce ne sont pas des professionnels ; lui si. Je suis inquiet, Iouri. Ils ne se rendront compte de rien jusqu’à ce qu’il frappe. »
Arseniev grogna.
« Vous avez un téléphone ?
— Naturellement. » Souvorine fouilla dans sa poche et sortit le sien.
« Il est sûr ?
— Censément.
— Vous voulez bien appeler mon bureau pour moi ? »
Souvorine commença à composer le numéro. Arseniev demanda : « Où est la petite Rapava ?
— J’ai demandé à Bounine de la raccompagner chez elle. J’ai fait poster un garde pour la protéger. Elle n’est pas en bonne forme.
— Vous avez vu ça, j’imagine ? » Arseniev tira un exemplaire du dernier numéro d’Aurora de la pochette fixée au dossier devant lui. Souvorine lut la manchette : « LA VIOLENCE EST INÉVITABLE. »
« J’ai entendu ça aux infos.
— Eh bien, vous imaginez comment ça va passer…
— Tenez, dit Souvorine en lui tendant le portable. Ça sonne.
— Sergo ? demanda Arseniev. C’est moi. Ecoute. Tu peux me connecter au bureau du Président… ? C’est ça. Sers-toi du deuxième numéro. » Il pressa la main sur le micro. « Vois feriez mieux d’y aller. Non, attendez. Dites-moi ce dont vous avez besoin. »
Souvorine écarta les mains. Il ne savait par où commencer. « Ce serait bien que la milice, ou quelqu’un à Arkhangelsk, vérifie tous les Safanov ou Safanova pour que ce soit fait quand j’arrive. Ce serait un début. Il me faudrait deux hommes qui m’attendent à l’aéroport. Un moyen de transport. Et un endroit où rester.
— C’est fait. Prenez garde, Felix. J’espère… » Mais Souvorine ne sut jamais ce que le colonel espérait, parce que celui-ci dressa alors un index attentif. « Oui… Oui, je suis prêt. » Il prit sa respiration et afficha un sourire forcé ; s’il l’avait pu, il se serait levé pour saluer. « Bonjour à vous, Boris Nikolaïevitch… »
Souvorine descendit silencieusement de voiture.
La citerne n’était plus collée au petit appareil et l’on était en train d’enrouler le tuyau. Des arcs-en-ciel huileux ornaient les flaques, sous les ailes. De près, le Tupolev cabossé et maculé de rouille semblait encore plus vieux qu’il ne s’y était attendu. Au moins quarante ans. Plus vieux que lui, en fait. Seigneur, quel coucou !
Deux rampants le regardaient sans la moindre curiosité.
« Où est le pilote ? »
L’un des hommes fit un signe de tête en direction de l’avion. Souvorine gravit l’échelle et pénétra dans le fuselage. Il faisait froid à l’intérieur, et cela sentait comme dans un vieux bus qu’on n’avait pas conduit depuis des années. La porte du cockpit était ouverte. Il vit le pilote tripoter nonchalamment quelques boutons. Souvorine baissa la tête et s’avança pour lui toucher l’épaule. Le pilote avait le visage bouffi, avec les yeux ternes, injectés de sang, et l’aspect maladif des gros buveurs. Génial, pensa Souvorine. Ils se serrèrent la main.
« Comment est le temps, à Arkhangelsk ? »
Le pilote se mit à rire. Souvorine sentit l’odeur de l’alcool : et cela ne venait pas seulement de l’haleine du type, mais de sa sueur aussi. « Ça se tente, si vous voulez.
— Vous n’avez pas de navigateur ou je ne sais quoi ?
— Y avait personne dans le coin.
— Super. Formidable. »
Souvorine s’écarta et alla s’asseoir. L’un des moteurs toussa puis démarra en crachant une fumée noire. L’autre suivit. Souvorine remarqua que la Zil d’Arseniev était déjà partie.
Le Tupolev tourna puis se dirigea par à-coups vers la piste. Ils tournèrent encore et le sifflement perçant des rotors s’affaiblit avant de monter, monter, monter. Le vent fouettait la pluie comme du linge sale, en couches horizontales qui cinglaient le béton. Souvorine distingua les troncs minces des bouleaux formant, autour de l’aérodrome, comme une palissade blanche et serrée. Il ferma les yeux — c’était stupide d’avoir peur de l’avion, mais c’était comme ça, et cela avait toujours été — et ils démarrèrent. Ils dévalèrent la piste en cahotant, la pression le collant à son siège, puis il y eut une embardée, et ils avaient décollé.
Il ouvrit les yeux. L’avion s’élevait au-dessus des limites de l’aéroport et virait vers la ville. Il voyait des objets se précipiter dans son champ de vision pour s’en échapper aussitôt, basculant hors de vue — des phares jaunes qui se reflétaient sur la chaussée mouillée, des toits plats et gris, et les taches vert sombre des arbres. Tous ces arbres ! Cela le surprenait toujours. Il pensa à tous ceux qu’il connaissait en bas, Serafima chez eux, dans un appartement qu’ils n’avaient pas les moyens de s’offrir, les garçons à l’école, Arseniev tout tremblant après son coup de fil au Président, et Zinaïda Rapava, tellement silencieuse lorsqu’il l’avait laissée à la morgue…
Ils atteignirent soudain un gros nuage bas, et il ne lui fut plus permis d’entrevoir que deux ou trois images entre des lambeaux de brume de plus en plus dense avant que Moscou ne disparaisse complètement.
CHAPITRE 25
R.J. O’Brian se tenait au coin de la rue, au bout de l’allée qui donnait sur la cour de Varvara Safanova, sa mallette métallique posée par terre, entre ses pieds, sa tête penchée sur la carte.
« Tu crois que ça prendrait combien de temps pour aller là-bas ? Deux heures ? »
Kelso se retourna pour regarder la minuscule maison de bois. La vieille femme était toujours dans l’encadrement de sa porte ouverte, appuyée sur sa canne, les yeux fixés sur eux. Il leva la main pour lui faire un signe d’adieu, et la porte se referma doucement.
« Pour aller où ?
— Chez les Tchijikov, répondit O’Brian. Combien de temps il faudrait d’après toi ?
— Par ce temps ? (Kelso leva les yeux vers le ciel bas.) Tu veux essayer de les trouver maintenant ?
— Il n’y a qu’une seule route. Regarde. Elle a dit que c’était un village, hein ? Donc, si c’est un village, ça se trouvera sur la route. (Il écarta de la main les flocons de neige sur la carte et la tendit à Kelso.) Je dirais deux heures.
— Mais ce n’est pas une route, dit Kelso. C’est une ligne pointillée. C’est une piste. » La ligne partait vers l’est à travers la forêt, suivant la Dvina sur environ quatre-vingts kilomètres, puis remontait au nord et aboutissait nulle part — s’interrompait donc en plein milieu de la taïga au bout de trois cents kilomètres. « Mais regarde donc autour de toi. Ils n’ont même pas goudronné la plupart des rues de la ville. À quoi penses-tu que ça va ressembler, là-bas ? »
Il fourra la carte dans la main de O’Brian et se remit à marcher vers la Toyota. O’Brian le suivit. « Mais on a un 4 x 4, Fluke. On a des chaînes.
— Et si on tombe en panne ?
— On a de quoi bouffer. On a de l’essence pour faire du feu et toute une putain de forêt à brûler. On pourra toujours boire de la neige. Et on a le téléphone satellite. (Il donna une claque sur l’épaule de Kelso.) Tiens, tu vas me dire ce que t’en penses : si t’as peur, tu pourras toujours appeler ta maman. Qu’est-ce que t’en dis ?