Выбрать главу

— Ma maman est morte.

— Zinaïda, alors. Tu pourras appeler Zinaïda.

— Dis-moi, tu l’as baisée, O’Brian ? Histoire de savoir ?

— Qu’est-ce que ça vient faire dans l’histoire ?

— Je voudrais juste savoir pourquoi elle se méfie de toi. Si elle a raison ou pas. C’est sexuel ou c’est quelque chose de personnel ?

— Oh, oh ! C’était donc ça ? (O’Brian eut un sourire affecté.) Allez, Fluke, tu connais la règle. Un homme du monde ne parle jamais. »

Kelso resserra sa veste et pressa le pas.

« Ce n’est pas la question d’avoir peur.

— Ah bon, vraiment ? »

Ils voyaient la voiture maintenant. Kelso s’arrêta et se retourna pour faire face au journaliste. « Bon, d’accord, je le reconnais. J’ai peur. Et tu sais ce qui me fait le plus peur ? C’est que toi, tu n’as pas peur. C’est ça qui me fout vraiment les jetons.

— Des conneries. C’est pas un peu de neige…

— Oublie la neige. C’est pas la neige qui me dérange. » Kelso jeta un regard sur les maisons délabrées alentour. La scène était tout en brun, gris et blanc. Et silencieuse, comme dans un vieux film muet. « Tu ne piges pas, hein ? fit-il. Tu ne comprends pas. Tu ne connais pas l’histoire, c’est ça ton problème. C’est comme ce nom, “Tchijikov”. Qu’est-ce que ça évoque pour toi ?

— Rien. C’est juste un nom.

— Mais tu n’y es pas, tu vois. “Tchijikov”, c’était l’un des noms d’emprunt de Staline avant la Révolution. Staline s’est fait délivrer un passeport au nom de P.A. Tchijikov en 1911. »

(« Cela ne vous excite-t-il pas, docteur Kelso ? Ne ressentez-vous pas la force du camarade Staline, même depuis sa tombe ? » Mais oui, il était excité. Et il sentait cette force. Il la sentait comme si une main venait de surgir de la neige pour lui toucher l’épaule.)

O’Brian demeura silencieux pendant plusieurs secondes, puis il esquissa un grand geste définitif avec sa mallette métallique. « Bon, tu peux rester ici à communier avec l’histoire, si ça te fait plaisir. Moi, je vais aller la trouver. » Il se remit en marche et se retourna sans s’arrêter. « Bon, tu viens ou pas ? Le train de Moscou part ce soir à huit heures dix. Ou bien tu peux venir avec moi. À toi de choisir. »

Kelso hésita. Il jeta un nouveau coup d’œil sur le ciel menaçant. Cela ne ressemblait à aucune des chutes de neige qu’il avait pu voir en Angleterre ou aux États-Unis. On aurait dit que quelque chose se désintégrait tout là-haut, que quelque chose tombait en lambeaux et s’écrasait autour d’eux.

Choisir ? pensa-t-il. Comment un homme qui n’avait ni visa, ni argent, ni travail, ni livre pouvait-il choisir ? Un homme qui était venu jusqu’ici ? Et à quoi serait revenu ce choix, exactement ?

Lentement, à contrecœur, il reprit sa marche vers la voiture.

* * *

Ils quittèrent la ville en prenant une petite route qui partait vers le nord, et au moins n’eurent-ils pas de contrôle du GAI à franchir.

Il ne devait pas être loin de treize heures, maintenant. La route suivait une voie ferrée désaffectée envahie par les mauvaises herbes et bordée de vieux wagons de marchandises. Au début, tout se passa plutôt bien. En bonne compagnie, cela aurait presque pu être romantique.

Ils doublèrent une charrette aux couleurs vives tirée par un poney, tête baissée dans le vent, et virent bientôt surgir de nouvelles maisons de bois arborant elles aussi des couleurs vives — bleu, vert, rouge — et s’avançant de manière pittoresque au-dessus des marécages sur des jetées en bois. Avec la neige, il était impossible de déterminer où finissait la terre et où commençait l’eau. Bateaux, voitures, hangars, poulaillers et chèvres à la longe se mêlaient en un vaste fatras. La grande usine de pâte à bois elle-même, située de l’autre côté de l’estuaire de la Dvina, sur la rive sud, présentait une sorte de beauté épique avec ses grues et ses cheminées fumantes qui se découpaient contre le ciel de béton.

Puis, abruptement, les maisons disparurent et la Dvina aussi. Au même moment, la surface bien ferme de la piste s’évanouit sous leurs roues, et ils commencèrent à cahoter sur un chemin semé d’ornières. Les conifères et les bouleaux se resserrèrent autour d’eux. En moins d’un quart d’heure, ils auraient aussi bien pu se trouver à mille kilomètres d’Arkhangelsk qu’à quinze. La piste serpentait dans la forêt assourdie. À certains endroits, les arbres s’élançaient vigoureusement vers le ciel. Mais il arrivait que la forêt devienne rachitique et clairsemée, et ils se retrouvaient alors dans un désert de troncs noircis, malades, pareil à un champ de bataille après un bombardement. Ou — curieusement, c’était encore plus déconcertant — ils tombaient soudain sur une petite plantation de hautes antennes radio.

« Des stations d’écoute, expliqua O’Brian, pour espionner l’OTAN. »

Il se mit à chanter : Walking in a Winter Wonderland. Un pays des merveilles hivernal.

Kelso le supporta pendant quelques secondes, puis demanda : « C’est vraiment obligé ? »

O’Brian s’interrompit.

« Sinistre enculé », marmonna-t-il.

La neige tombait toujours régulièrement. Quelques coups de feu occasionnels retentissaient et se répercutaient au loin — des chasseurs en vadrouille —, semant la panique chez les oiseaux qui fuyaient alors en hurlant devant la voiture.

Ils traversèrent plusieurs villages, chacun plus petit et plus délabré que le précédent ; l’un d’eux était affublé d’un baraquement aux murs couverts de graffitis et équipé d’une antenne satellite : fragment d’Arkhangelsk parachuté au milieu de nulle part. Il n’y avait personne en vue sinon deux gamins ahuris et une vieille femme en noir qui leur fit signe de s’arrêter. Voyant que O’Brian ne ralentissait pas, elle agita le poing dans leur direction en les maudissant.

« Sorcière, commenta O’Brian en regardant dans son rétroviseur. Qu’est-ce qui lui prend ? Et puis où sont les mecs ? Ils sont tous saouls ou quoi ? » Il pensait faire une plaisanterie.

« Probablement.

— Non ? Hein ? Pas tous quand même ?

— La plupart, je dirais. Vodka maison. Qu’y a-t-il d’autre à faire ici ?

— Bon Dieu, tu parles d’un pays. »

Au bout d’un moment, O’Brian se remit à chanter, mais tout bas maintenant, et d’une voix moins assurée que précédemment.

« On se balade dans un pays des merveilles hivernal… »

Une heure s’écoula, puis une autre.

Par deux fois, la Dvina réapparut fugitivement et cela, comme le fit remarquer O’Brian, valait son pesant de cacahuètes : les marécages, la vaste étendue d’eau figée et, très loin au-delà, la masse sombre et écrasée des arbres qui cherchaient à s’élancer mais se perdaient aussitôt dans les rafales de neige. C’était un paysage primitif. Kelso imagina sans peine un dinosaure le traversant à pas lents.

D’après la carte, il était difficile de déterminer exactement où ils se trouvaient. Il n’y avait ni habitation, ni le moindre jalon indiqué. Kelso suggéra de s’arrêter au prochain village pour essayer de se repérer.

« Tout ce que tu veux. »

Mais le prochain village tardait à venir. En fait, il ne vint jamais, et Kelso remarqua que la neige était à présent vierge sur la piste : aucun véhicule n’était passé par là depuis au moins des heures. Ils s’enlisèrent pour la première fois — un nid-de-poule dissimulé par la neige — et la Toyota fit un tête-à-queue, ses pneus arrières patinant dans le vide jusqu’à ce qu’ils trouvent une surface solide. La voiture fit une embardée. O’Brian tourna vigoureusement le volant et les remit en piste. Il se mit à rire (« Wouah ! Quel pied ! ») mais Kelso sentit que même lui commençait à perdre de son assurance. Le journaliste ralentit, alluma les phares et s’avança sur son siège, scrutant les tourbillons de neige.