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« Plus beaucoup de carburant. Je dirais qu’on a encore un quart d’heure devant nous.

— Et puis ?

— Et puis il faudra soit retourner à Arkhangelsk soit essayer de trouver un endroit où passer la nuit.

— Oh, bien sûr. Tu veux dire un Holiday Inn ?

— Fluke, Fluke…

— Écoute, si on essaie de passer la nuit ici, on risque de finir par y passer l’hiver.

— Oh, allez, ils vont bien finir par envoyer un chasse-neige, non ? Sûrement ? À un moment ?

— À un moment ? » répéta Kelso. Il secoua la tête. Et il y aurait sûrement eu une nouvelle dispute si, juste à ce moment-là, ils n’avaient effectué un virage et aperçu, au-dessus des arbres enneigés, un ruban de fumée.

O’Brian se tenait dans l’encadrement de la portière de la Toyota, appuyé sur le toit pour regarder avec ses jumelles. Il semblait, dit-il, qu’il y avait une sorte de campement à huit cents mètres environ de la piste en suivant un vague sentier.

Il reprit le volant. « Allons jeter un coup d’œil. »

Le sentier formait comme un tunnel sous les arbres, à peine assez large pour livrer le passage à un véhicule, aussi O’Brian conduisait-il très lentement. Les branches les accrochaient, heurtaient le pare-brise, griffaient les ailes de la voiture. Le sentier empira. Ils étaient projetés à droite, puis à gauche. Soudain, Kelso fut précipité vers le pare-brise et ne dut son salut qu’à sa ceinture de sécurité. Le moteur s’emballa désespérément puis cala.

O’Brian remit le contact, passa en marche arrière et appuya doucement sur l’accélérateur. Les roues arrières gémirent dans la neige molle. Il essaya à nouveau, plus vigoureusement. Les roues émirent un hurlement d’animal pris au piège.

« Tu ne veux pas sortir pour voir ce qui se passe, Fluke ? » Il ne parvenait pas à dominer complètement l’accent de panique de sa voix.

Kelso dut déjà lutter pour ouvrir la portière. Il sauta et se retrouva dans la neige jusqu’aux genoux. La voilure s’était enfoncée jusqu’aux essieux.

Il frappa sur la portière arrière et fit signe à O’Brian de couper le moteur.

Il entendait les flocons marteler les arbres dans le silence. Il avait les genoux froids et humides. Il avança avec peine, jambes arquées, dans la profonde dépression, pour arriver au niveau du conducteur, et dut dégager la neige avec ses mains gantées pour parvenir à ouvrir la portière. La Toyota s’inclinait en avant suivant un angle d’au moins vingt degrés. O’Brian s’extirpa de la voiture.

« Qu’est-ce qu’on a touché ? » demanda-t-il. Il passa péniblement devant la Toyota. « Nom de Dieu, on dirait qu’on a creusé une tranchée. Regarde-moi ça. »

On aurait effectivement dit qu’on avait creusé une saignée en travers du sentier. Si l’on avançait de quelques pas, on retrouvait de la neige dure.

« Ils ont peut-être posé un câble ou quelque chose, commenta Kelso, mais un câble de quoi ? » Il plaça ses mains en visière et scruta à travers la neige le groupe de cabanes en bois qui se dressaient environ trois cents mètres plus loin. Elles n’avaient pas l’air branchées sur l’électricité ni sur quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs. Il remarqua que la fumée avait disparu.

« Quelqu’un a éteint le feu.

— Faudrait un câble de remorque. » O’Brian gratifia le flanc de la Toyota d’un coup de pied. « Tas de ferraille. »

Il se retint à la voiture pour atteindre le coffre, d’où il tira deux paires de bottes, l’une en caoutchouc vert, l’autre en cuir, à tige haute, production militaire. Il lança les bottes en caoutchouc à Kelso. « Mets ça. Et allons parlementer avec les indigènes. »

Cinq minutes plus tard, capuche relevée, voiture verrouillée et chacun portant une paire de jumelles autour du cou, ils partirent le long du sentier.

Le campement était abandonné depuis au moins deux ans. Les quelques cabanes en bois avaient été mises à sac, et des fragments épars affleuraient sous la neige, plaques de tôle ondulée rouillées, cadres de fenêtre fracassés, planches pourries, un filet de pêche déchiré, des bouteilles, des boîtes de conserve, un canot éventré, des pièces de machines, des sacs de toile crevés et, curieusement, une rangée de sièges de cinéma. Une serre à cadre de bois avec du plastique en guise de vitres avait été renversée sur le côté.

Kelso pénétra en baissant la tête dans l’une des baraques en ruine. Le toit avait disparu et le froid s’était installé. Il y régnait une puanteur de déjections animales.

Dès qu’il en sortit, O’Brian croisa son regard et haussa les épaules.

Kelso regarda vers le bord de la clairière. « Qu’est-ce qu’il y a, par là-bas ? »

Les deux hommes levèrent leurs jumelles et les orientèrent vers ce qui leur apparut être une rangée de croix de bois à demi dissimulées par les arbres, des croix russes, à trois branches, courtes en haut, plus longues au milieu et obliques, de gauche à droite, en bas.

« Oh, mais c’est merveilleux, fit Kelso en essayant de rire. Un cimetière. Il ne manquait plus que ça.

— Allons voir », proposa O’Brian.

Il partit à longues enjambées décidées. Kelso s’efforça de le suivre, mais d’un pas plus hésitant. Vingt ans de scotch et de cigarettes semblaient s’être associés pour manifester dans son cœur et ses poumons réunis. Marcher dans la neige le faisait transpirer. Il avait un point de côté.

Il s’agissait bien d’un cimetière, abrité par les arbres. Kelso, en s’approchant, dénombra six — ou était-ce huit ? — tombes, disposées par deux, chaque couple entouré d’une petite clôture de bois. Les croix étaient de fabrication artisanale, mais soignée, ornées de plaques en émail où figuraient les noms et des photographies sous verre, suivant la coutume russe. A.I. Soumbatov, pouvait-on lire sur la première, 22.1.20–9-9.81. La photo montrait un homme d’âge moyen, en uniforme. Près de lui gisait P.J. Soumbatova, 6.12.26–14.11.92. Elle aussi était en uniforme : femme au visage lourd et aux cheveux séparés par une sévère raie au milieu. Juste à côté, il y avait les Iejov. Puis, à côté des Iejov, venaient les Goloub. C’étaient tous des couples mariés, tous à peu près du même âge et tous en uniforme. T.I. Goloub avait été le premier à mourir, en 1961. Il était impossible de distinguer son visage car la photo avait été grattée.

« Ce doit être ici, déclara tranquillement O’Brian. Pas de doute. C’est ici. Qui sont-ils, tous, Fluke ? Des militaires ?

— Non. (Kelso secoua lentement la tête.) Non, je crois que l’uniforme est celui du NKVD. Et là, regarde. Regarde ça. »

Il y avait deux dernières tombes, les plus éloignées de la clairière, légèrement à l’écart des autres. C’étaient les plus récentes. B.D. Tchijikov (un commandant, à en croire son insigne), 19.2.19–9.3.96. Et, à côté de lui, M.G. Tchijikova, 16.4. 24–16.3. 96. Elle n’avait survécu à son mari qu’une semaine exactement. Sa photo avait elle aussi été mutilée.

Ils restèrent un moment comme en deuil : silencieux, tête baissée.

« Alors il n’y a plus personne, murmura O’Brian.

— Ou une personne.

— Ça m’étonnerait. Impossible. Il y a déjà un moment que cet endroit est abandonné. Merde, lâcha-t-il subitement en donnant un coup de pied dans la neige. Non mais j’y crois pas, après tout ce qu’on a fait. On les a ratés ? »