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Les bois étaient très denses à cet endroit, et l’on ne voyait pas à quelques dizaines de mètres.

« Je ferais mieux de filmer ça pendant qu’il fait encore jour, annonça O’Brian. Attends-moi là. Je retourne à la voiture.

— Oh, génial, commenta Kelso. Merci.

— T’as la trouille, Fluke ?

— D’après toi ?

— Hou ! » fit O’Brian. Il leva les bras et agita les doigts au-dessus de sa tête.

« Tu me fais une seule blague, O’Brian, et je te tue, l’avertit Kelso.

— Oh ! Oh ! Oh ! ricana O’Brian en se dirigeant vers le sentier. Oh ! Oh ! Oh ! » Il disparut derrière les arbres. Kelso entendit son rire stupide pendant encore quelques secondes, puis ce fut le silence, seulement le bruissement de la neige et le sifflement de sa propre respiration.

Mon Dieu, le travail était carrément mâché. Il suffisait de regarder les dates : elles étaient une histoire à elles seules. Il retourna à la première tombe, retira ses gants et sortit son calepin. Puis il mit un genou en terre et entreprit de décrire les croix en détail.

On avait envoyé toute une troupe de gardes du corps dans cette forêt plus de quarante ans auparavant pour protéger un bébé solitaire, et tous avaient poursuivi leur tâche, étaient restés à leur poste, par loyauté, par habitude ou par peur, jusqu’à ce qu’ils tombent morts, les uns après les autres. Ils évoquaient ces soldats japonais qui étaient restés cachés dans la jungle, sans savoir que la guerre était finie.

Il se demanda jusqu’où Mikhaïl Safanov avait réussi à aller, au printemps 1953, puis il écarta soigneusement ce genre de pensées. Mieux valait ne pas y réfléchir, pas maintenant, pas ici.

Il était malaisé de tenir le crayon entre ses doigts glacés, et difficile d’écrire sur la page balayée par les flocons de neige. Kelso alla pourtant jusqu’à la dernière croix.

Il écrivit :

« B.D. Tchijikov. Air dur, visage brutal peau sombre. Géorgien ? Mort à soixante-dix-sept ans… »

Il se demanda à quoi avaient ressemblé les camarades Goloub et Tchijikova, qui avait pu effacer ainsi leur visage, et pourquoi. Il se dégageait de ces silhouettes sans traits quelque chose d’infiniment sinistre. Il se surprit à écrire : « Auraient-ils été victimes de purges ? »

Oh, mais que foutait donc O’Brian ?

Il avait mal au dos. Les genoux trempés. Il se redressa, et une nouvelle idée lui traversa l’esprit. Il écarta une fois de plus la neige de sa feuille et mouilla le bout de son crayon.

« Les tombes sont entretenues, écrivit-il, les mauvaises herbes arrachées. Si cet endroit était abandonné, comme les baraques, ne serait-il pas envahi par les herbes folles ? »

« O’Brian ? appela-t-il. R.J. ? »

La neige assourdit son cri.

Il rangea son calepin et sortit rapidement du cimetière en remettant ses gants. Le vent soufflait devant lui sur les baraques abandonnées, soulevant ici et là des rafales de neige comme un coin de rideau.

Kelso entreprit de traverser l’espace découvert en suivant les grandes empreintes de O’Brian et arriva à l’entrée du sentier. Les traces de pas allaient bien dans la direction de la Toyota. Il porta les jumelles à ses yeux et fit la mise au point. La voiture immobilisée remplit son champ de vision, si figée et lointaine qu’elle lui parut irréelle. Il n’y avait aucun signe de vie alentour.

Curieux.

Sans abaisser les jumelles, il pivota très lentement sur lui-même, observant un tour complet à 360 degrés. La forêt. Des murs écroulés et une épave. La forêt. Des tombes. La forêt, le sentier. La Toyota. La forêt à nouveau.

Il baissa les jumelles, le front soucieux, et reprit sa marche vers la voiture, suivant toujours les traces du journaliste. Il lui fallut quelques minutes pour y arriver. Personne n’avait repris ce chemin en sens inverse, cela au moins était évident : il y avait bien deux paires de traces qui menaient à la clairière et une seule qui retournait à la voiture. Il s’approcha de la Toyota et allongea le pas pour mettre les pieds dans les traces de son compagnon plus grand et pouvoir reconstituer ainsi tous ses mouvements : voilà, par là… et… par là…

Kelso s’arrêta, bras tendus, vacillant. L’Américain était indubitablement passé par ici, avait fait le tour de la Toyota, avait sorti sa mallette métallique du coffre — il voyait bien qu’elle n’y était plus —, puis semblait avoir été distrait par quelque chose, parce que, au lieu de retourner vers le campement, ses pas s’écartaient brusquement vers la droite, formant un angle droit par rapport au véhicule, et s’enfonçaient directement dans la forêt.

Il appela O’Brian, doucement d’abord. Puis, pris d’un spasme de panique, il arrondit les mains de part et d’autre de sa bouche et se mit à hurler son nom.

Et toujours cet effet assourdi, comme si les arbres aspiraient ses mots. Il s’avança prudemment.

Oh, mais qu’il détestait donc la forêt. Il détestait jusqu’aux bois qui entouraient Oxford, avec leurs puits, si poétiques, de lumière poussiéreuse, leur végétation moussue et la façon impromptue dont les choses vous volaient soudain à la figure ou s’éloignaient dans un bruissement d’ailes ! Les branches qui vous fouettaient le visage… Pardon, pardon… Oh oui, qu’on lui donne de l’espace découvert. Qu’on lui donne une montagne. Qu’on lui donne une falaise. Qu’on lui donne la mer étincelante !

« R.J. ? » Quel nom stupide à hurler, mais il le hurla plus fort encore tout de même. « R.J. ! »

Il n’y avait plus d’empreintes visibles. Le sol était accidenté. Il sentait l’odeur de pourriture d’un marais quelque part, aussi fétide qu’une haleine de chien, et il faisait sombre aussi. Il pensa qu’il fallait faire attention, qu’il fallait continuer à garder la piste exactement dans son dos, parce que s’il allait trop loin, s’il perdait ses repères et finissait par trop s’éloigner de la voiture, il ne lui resterait plus qu’à se coucher dans la neige et l’obscurité pour se laisser geler.

Il y eut soudain un grand bruit sur sa gauche, puis une succession de petits craquements, pareils à des échos. Cela faisait d’abord penser à quelqu’un en train de courir, mais il s’aperçut que ce n’était qu’une masse de neige qui se décrochait d’une branche et s’effondrait sur le sol.

Il mit ses mains en porte-voix.

« R.J. !… »

Puis il perçut un son humain. Un gémissement peut-être ? Un sanglot ?

Il s’efforça de localiser l’endroit d’où cela venait. Puis il l’entendit à nouveau. Plus près et derrière lui à présent, semblait-il. Il passa entre deux arbres très serrés et pénétra dans une minuscule clairière, où il découvrit la mallette de O’Brian qui gisait, ouverte, sur le sol, et, juste derrière, O’Brian lui-même, qui se balançait la tête en bas, suspendu par le pied gauche à une corde graisseuse, ses doigts effleurant à peine la surface de la neige.

CHAPITRE 26

La corde était fixée à la cime d’un haut plant de bouleau, plié pratiquement en deux par le poids de O’Brian. Le journaliste gémissait. Il était à peine conscient.

Kelso s’agenouilla près de sa tête. En le voyant, O’Brian se mit à s’agiter faiblement. Il ne semblait pas capable de former une phrase.