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« Tout va bien », le rassura Kelso. Il s’efforçait de paraître calme. « Ne t’en fais pas. Je vais te descendre de là. »

Le descendre de là. Kelso ôta ses gants. Le descendre de là, mais avec quoi ? Il avait bien un couteau pour tailler son crayon, mais il était resté dans la voiture. Il tâta ses poches et y trouva son briquet. Il l’alluma et montra la flamme à O’Brian.

« On va te sortir de là. Regarde. Ça va aller. »

Il se redressa et leva les bras pour saisir O’Brian par les chevilles. Une boucle de corde fine s’était profondément incrustée dans le cuir de sa botte. Kelso dut s’accrocher de tout son poids afin d’abaisser suffisamment son compagnon pour pouvoir appliquer la flamme sur la corde tendue, juste au-dessus de la semelle. O’Brian avait les épaules dans la neige maintenant.

« Jalafu, répétait-il. Jalafu. »

La corde était mouillée. Une éternité sembla s’écouler avant que le briquet produise le moindre effet Kelso dut s’interrompre pour le secouer. La flamme virait déjà au bleu et faiblissait quand les premiers brins commencèrent à se consumer. Heureusement, sous la tension, ils cédèrent rapidement. Le dernier filament se rompit et le bouleau fouetta brusquement l’air. Kelso s’efforça de soutenir les jambes de sa main libre, mais n’y parvint pas, et O’Brian s’écrasa lourdement dans la neige.

Le journaliste chercha désespérément à s’asseoir, parvint à se hisser sur les coudes, mais retomba en arrière. Il marmonnait toujours quelque chose. Kelso s’agenouilla près de lui.

« Tout va bien. Tu n’as rien. On va te sortir de là.

— Jalafu.

— Ja la fu ? »

Je l’ai vu.

« Vu qui ? Tu as vu qui ?

— Oh merde ! Putain de merde !

— Tu peux plier la jambe ? Elle n’est pas cassée ? »

Kelso se traîna sur les genoux jusqu’aux pieds de l’Américain et essaya de s’attaquer avec les ongles au nœud coulant incrusté dans sa botte.

« Fluke… » O’Brian tendait le bras, agitant désespérément les doigts. « Tu veux bien me tirer ? »

Kelso prit la main et tira jusqu’à ce que O’Brian soit complètement assis. Puis il passa le bras autour du torse massif du journaliste et l’aida à se mettre debout. O’Brian s’appuyait lourdement sur Kelso tout en essayant de faire porter le maximum de son poids sur sa jambe droite.

« Tu peux marcher ?

— Pas sûr. Je crois. » Il esquissa quelques pas incertains. « Donne-moi une minute. »

Il resta un moment immobile, tournant le dos à Kelso, fixant les arbres des yeux. Lorsqu’il parut respirer plus régulièrement, Kelso demanda : « Tu as vu qui ? »

« Je l’ai vu lui », répondit O’Brian en se retournant.

Il avait à présent un regard affolé et craintif pour scruter les bois, derrière la tête de Kelso. « J’ai vu le type. Je l’ai vu qui me regardait, planqué derrière les arbres, à côté de la voiture. Bon Dieu. J’ai eu une de ces trouilles.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? Quel type ?

— J’ai fait un pas vers lui, mains en l’air, ami-ami, homme-blanc-qui-vient-en-paix, et hop là ! il avait disparu. Je veux dire qu’il s’est vraiment volatilisé. Je ne l’ai plus bien revu après ça. Mais je l’ai entendu, et je l’ai comme qui dirait entrevu à un moment, qui se déplaçait à toute vitesse dans la forêt, un peu plus loin, vers la droite. Genre mal dégrossi, une carrure de footballeur américain, mais court sur pattes. Et rapide. Une rapidité incroyable. On aurait dit qu’il se déplaçait comme un singe. Et puis tout ce que je sais, c’est que je me suis retrouvé la tête en bas.

« Il m’a conduit là, Fluke, tu te rends compte de ça, hein ? Il m’a conduit tout droit sur ce putain de piège. Et il est sûrement là-dedans, en train de nous observer. »

Il récupérait rapidement, la peur lui redonnant des forces.

Il fit quelques pas vacillants et eut une grimace dès qu’il essaya de poser son pied gauche fermement sur le sol. Mais il pouvait le bouger et c’était déjà ça. Il n’était pas cassé, cela au moins était acquis.

« Faut qu’on se tire. Il faut qu’on se tire d’ici. » Il se pencha et ferma les loquets de sa mallette.

Kelso n’avait pas besoin de se le faire dire deux fois. Cependant, il conseilla d’avancer prudemment Il fallait réfléchir. Ils étaient déjà tombés dans deux de ses pièges, un sur le sentier et un ici, et qui pouvait savoir combien d’autres avaient été posés. Avec toute cette neige, c’était impossible de voir quoi que ce soit.

« Peut-être, proposa Kelso, qu’on devrait essayer de suivre mes empreintes… »

Mais la neige qui tombait dru commençait déjà à les effacer.

« Qui il est, Fluke ? chuchota O’Brian tandis qu’ils retournaient sous le couvert des arbres. Enfin, je veux dire : Qu’est-ce qu’il est ? Et de quoi il a peur comme ça ? »

Il est le fils de son père, pensa Kelso, voilà ce qu’il est. C’est un psychopathe paranoïaque de quarante-cinq ans, en admettant que ça puisse être possible.

« Oh non, souffla O’Brian. Qu’est-ce que c’était ? »

Kelso s’immobilisa.

Il ne s’agissait pas d’une nouvelle avalanche de neige tombée d’un arbre, cela était certain. Cela durait beaucoup trop longtemps. Un bruissement sourd, continu, quelque part devant eux.

« C’est lui, fit O’Brian. Il recommence à se déplacer. Il veut nous entraîner quelque part. » Le bruit s’arrêta brusquement pendant qu’ils écoutaient, immobiles. « Qu’est-ce qu’il fait maintenant ?

— Il nous observe, j’imagine. »

Kelso plissa une fois encore les yeux pour fouiller la pénombre, mais en vain. Des sous-bois trop denses, de grandes zones obscures trouées çà et là par des torrents de neige… il ne pouvait se raccrocher à rien tant cet endroit ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. Il transpirait maintenant, malgré le froid, et il sentait ses poils se hérisser.

C’est alors que le hurlement retentit, une plainte assourdissante, inhumaine. Il fallut à Kelso plusieurs secondes pour comprendre que c’était l’alarme de la voiture.

Alors il y eut deux coups de feux successifs, une pause, puis un troisième.

Et enfin le silence.

Kelso ne parvint pas à se rappeler par la suite combien de temps ils étaient restés ainsi. Il se souvint seulement de la terreur paralysante : d’une soudaine impossibilité de penser ou d’agir due à la certitude qu’il n’y avait rien à faire. Il — qui qu’il fut — savait où ils étaient. Il avait tiré sur leur voiture. Il avait piégé la forêt. Il pourrait les avoir quand il le voudrait ou il pouvait les abandonner à leur sort. Ils ne pouvaient compter sur aucune aide extérieure. Il était devenu le maître absolu. Invisible. Omniprésent. Omnipotent. Dingue.

Au bout d’un moment, ils se risquèrent à un conciliabule chuchoté. Le téléphone, s’inquiétait O’Brian. Que feraient-ils s’il avait abîmé le téléphone Inmarsat ? C’était leur seul espoir, et il se trouvait à l’arrière de la Toyota.

Peut-être qu’il ne savait pas à quoi ressemblait un téléphone satellite, avança Kelso. Peut-être qu’ils feraient mieux de rester là jusqu’à la nuit, puis d’essayer d’aller le récupérer…

Soudain, O’Brian lui saisit le coude avec force.

Un visage les observait à travers les arbres.

Kelso ne le remarqua pas tout de suite tant il se tenait parfaitement immobile, d’une immobilité si surnaturelle, si parfaite, qu’il fallut un moment à son esprit pour le repérer, pour séparer ses composantes des formes de la forêt puis pour les réassembler et décréter l’ensemble humain.