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Des yeux sombres et impassibles qui ne cillaient pas. Des sourcils noirs et arqués. Une chevelure noire et hirsute retombant sur un front tanné. Une barbe.

Il y avait également une capuche faite de fourrure animale brune.

L’apparition toussa. Elle grogna.

« Camarades », articula-t-elle. La voix était rauque et le mot traînait en longueur, comme une bande enregistrée qui défile trop lentement.

Kelso sentit ses cheveux se dresser sur son crâne.

« Oh, bon Dieu, souffla O’Brian. Bon Dieu de bon Dieu de bon Dieu… »

Il y eut une nouvelle quinte de toux, et un raclement de glaires. Un jet de salive jaunâtre fusa dans le sous-bois. « Camarades, je suis un personnage grossier. Je ne peux pas le nier. Et je n’ai pas beaucoup fréquenté les hommes. Mais voilà. Alors ? Vous voulez que je vous tue. Oui ? »

Il sortit à découvert juste devant eux, avec vivacité, précision, faisant à peine remuer une brindille. Il était vêtu d’un grand pardessus de l’armée, rapiécé, effiloché au-dessus des genoux et resserré par une corde en guise de ceinture, et d’une paire de bottes de cavalerie dans lesquelles rentrait un pantalon bouffant. Il avait des mains immenses, et ne portait pas de gants. Dans l’une d’elles, il tenait un vieux fusil. Dans l’autre, la serviette contenant le cahier d’Anna Safanova et les papiers.

Kelso sentit l’étreinte de O’Brian s’intensifier sur son bras.

« Est-ce que c’est bien le livre ? Oui ? Et les documents le prouvent ? » La silhouette se pencha vers eux, faisant rouler sa tête d’un côté, puis de l’autre, les examinant avec intensité. « C’est donc vous, hein ? Est-ce que c’est vraiment vous ? »

Il se rapprocha, les scrutant de ses yeux sombres, et Kelso perçut l’odeur épouvantable que dégageait son corps, une odeur aigre de vieille sueur.

« Ou peut-être que vous êtes des traîtres ? »

Il recula d’un pas et leva rapidement son arme, visant depuis la ceinture, le doigt posé sur la détente.

« Non, c’est bien nous », s’empressa d’assurer Kelso.

L’homme, étonné, haussa un sourcil. « Impérialistes ?

— Je suis un camarade anglais. L’autre camarade, ici, est américain.

— Bien, bien ! L’Angleterre et l’Amérique ! Et Engels était juif ! » Il se mit à rire, montrant ses dents noires, et cracha. « Mais vous ne m’avez demandé aucune preuve. Pourquoi ça ?

— Nous vous faisons confiance.

— “Nous vous faisons confiance.” (Il se remit à rire.) Impérialistes ! Toujours des paroles sucrées. Des paroles sucrées, et puis ils vous tuent pour un kopeck, pour un kopeck ! Si c’était vraiment vous, vous demanderiez des preuves.

— Nous demandons des preuves.

— J’ai la preuve », répliqua-t-il avec un air de défi. Il dévisagea alternativement les deux intrus puis abaissa son fusil, fit demi-tour et se mit à marcher vers les arbres.

« Et maintenant ? chuchota O’Brian.

— Dieu seul le sait.

— On ne peut pas lui piquer son flingue ? À deux contre un ? »

Kelso le dévisagea avec stupéfaction. « N’y pense même pas.

— Putain, c’est vrai qu’il est rapide, hein ? Et complètement barjo. » O’Brian ricana nerveusement. « Regarde-le. Mais qu’est-ce qu’il fait maintenant ? »

Mais il ne faisait rien du tout. Il se tenait simplement debout, impassible, à la lisière des bois. Il attendait.

Ils n’avaient guère d’autre choix que de le suivre, ce qui était malaisé étant donné la vitesse avec laquelle il se déplaçait, le terrain accidenté et la jambe blessée de O’Brian. Kelso portait la mallette contenant la caméra. Une ou deux fois, ils crurent l’avoir perdu, mais jamais très longtemps. Il avait dû s’arrêter pour leur permettre de regagner du terrain.

Quelques minutes plus tard, ils retrouvèrent le sentier, mais un peu plus loin, à peu près à mi-chemin entre la Toyota abandonnée et le campement désert.

Il ne ralentit pas. Il traversa le sentier enneigé et s’enfonça dans les bois, de l’autre côté.

En voyant qu’ils quittaient la lumière grisâtre pour pénétrer à nouveau dans l’ombre, Kelso craignit que cela n’augurât rien de bon. Subrepticement, sans ralentir le pas, il plongea la main dans sa poche, arracha une page de son calepin jaune pour la rouler en boule et la laisser tomber à terre. Il recommença son manège tous les cinquante mètres environ. C’était le Petit Poucet, comme quand il était môme… seulement maintenant, il était grand et ce n’était plus un jeu.

« Bien vu », haleta O’Brian derrière lui.

Ils émergèrent dans une petite clairière au centre de laquelle se dressait une cabane en bois. Il l’avait construite avec soin, et récemment, à en juger par son aspect, en pillant du matériel dans le vieux campement. Kelso ne découvrit jamais pourquoi il avait fait cela. Peut-être l’autre lieu était-il trop peuplé de fantômes. Ou peut-être voulait-il un endroit plus isolé, plus facile à défendre. Kelso crut entendre un bruit d’eau courante, et il supposa qu’ils devaient se trouver non loin de la Dvina.

La cabane était constituée de ces grosses planches grises familières, avec une petite fenêtre et une porte assez basse installée à un mètre du sol et à laquelle on accédait par quatre marches. En bas de celles-ci, il prit une branche et l’enfonça dans la neige. Il y eut un petit jet blanc lorsque quelque chose se détendit et claqua. Il retira la branche. Un gros piège à loup s’accrochait à son extrémité, les dents de métal rouillé profondément plantées dans le bois.

Il le posa soigneusement de côté, gravit les marches jusqu’à la porte, ouvrit le cadenas et entra. Après un bref regard échangé avec O’Brian, Kelso le suivit, baissant la tête pour franchir l’entrée basse et pénétrer dans l’unique petite pièce. Il faisait froid et sombre, et la folie lui parut presque palpable ; il respira cette démence solitaire, aussi nette et aigre que l’odeur de la chair sale. Il porta la main à la bouche. Il entendit O’Brian se retenir de respirer derrière lui.

Leur hôte venait d’allumer une lampe à pétrole. Les crânes blanchis d’un ours et d’un loup luisaient dans l’ombre. Il posa le cahier sur la table, à côté d’une assiette encore à moitié pleine de poisson noir et hérissé d’arêtes, posa une cuvette métallique remplie d’eau sur la plaque du fourneau et se pencha pour rallumer le feu dans le vieux poêle froid, tout en gardant le fusil toujours à portée de main.

Kelso l’imagina une heure plus tôt : il avait dû percevoir le bruit lointain de leur voiture qui arrivait sur la piste, avait abandonné son repas et s’était emparé de son fusil avant de s’enfoncer dans la forêt, ayant éteint son poêle et mis en place son piège…

Il n’y avait pas de lit, juste un matelas mince, qui perdait sa garniture et qu’on avait roulé et maintenu par une corde. Un vieux transistor de fabrication soviétique, gros comme une valise, trônait entre le matelas et un antique gramophone au pavillon de cuivre terni.

Le Russe défit les courroies de la serviette et sortit le cahier. Il l’ouvrit à la photo de la jeune gymnaste défilant sur la place Rouge et la leur montra : voilà, vous voyez ? Ils hochèrent la tête. Il posa le cahier sur la table. Puis il tira sur une lanière de cuir graisseuse qui pendait à son cou et s’enfouissait dans les plis fétides de ses vêtements, jusqu’à ce qu’il finisse par en extraire un petit morceau de plastique transparent. Il le tendit à Kelso. L’objet gardait encore la chaleur de son corps. Il s’agissait de la même photo, mais pliée très petit afin de ne laisser paraître que le visage d’Anna Safanova.