« C’est bien vous, dit-il. Je suis celui que vous cherchez. Et maintenant : la preuve. »
Il baisa le médaillon de fortune et le glissa à nouveau contre sa poitrine. Puis il tira de la ceinture de sou pardessus un poignard court, à lame large et manche de cuir. Il le tourna pour leur montrer le fil aiguisé de la lame et sourit de toutes ses dents. Puis il repoussa d’un coup de pied le bout de tapis, se laissa tomber à genoux et tira sur une trappe grossièrement aménagée dans le plancher.
Il plongea le bras dedans et en extirpa une grosse valise fatiguée.
Il présenta ses reliques comme un prêtre, disposant avec révérence chaque objet sur la grossière table de bois comme si c’était un autel.
Les textes sacrés vinrent en premier : les treize volumes des œuvres complètes et pensées de Staline, la Sotchinenié publiée à Moscou après la guerre. Il montra la page de titre de chaque livre à Kelso, puis à O’Brian. Ils portaient tous la même dédicace : « Au futur I.V. Staline », et tous avaient été de toute évidence lus et relus à l’infini. Certains tomes avaient le dos dépenaillé ou déchiré. Les pages semblaient avoir doublé de volume en raison des signets et des cornes multiples.
Ensuite vint l’uniforme, chaque partie soigneusement enveloppée de papier de soie jauni. Une tunique grise, repassée, ornée d’épaulettes rouges. Un pantalon noir, repassé lui aussi. Un pardessus. Une paire de bottes de cuir noir, rutilant comme de l’anthracite poli. Un képi de maréchal. Une étoile d’or dans un boîtier de cuir rouge portant un marteau et une faucille en relief. Kelso y reconnut l’ordre du Héros de l’Union soviétique.
Enfin vinrent les souvenirs. Une photographie (dans un sous-verre à cadre de bois) de Staline, debout derrière un bureau : dédiée, comme les livres, « Au futur I.V. Staline ». Une pipe Dunhill. Une enveloppe contenant une mèche de vigoureux cheveux gris. Enfin, toute une pile de vieux disques 78 tours, épais comme des assiettes et encore rangés dans leurs pochettes en papier d’origine : « Mère, les champs sont poussiéreux », « Je t’attends », « Rossignol de la taïga », « I.V. Staline : discours du Premier congrès pan-soviétique des Travailleurs de choc en fermes collectives, du 19 février 1933 », « I.V. Staline : rapport du Dix-huitième Congrès du Parti communiste d’Union soviétique du 10 mars 1939 »…
Kelso semblait paralysé. Il ne pouvait parler. Ce fut O’Brian qui réagit le premier. Il regarda le Russe, toucha sa propre poitrine, montra la table et obtint en retour un signe d’approbation. Il tendit alors la main pour prendre le sous-verre. Kelso comprit où il voulait en venir : la ressemblance était effectivement frappante. Pas exacte, bien sûr — nul n’était jamais le portrait à l’identique de son père —, mais il ne faisait aucun doute qu’il y avait là quelque chose, et ce en dépit de la barbe et des cheveux en bataille du fils. Dans le regard peut-être, ou la structure osseuse, ou même dans l’expression du visage : une sorte de mobilité pesante, comme une ombre génétique qui dépassait de loin l’art du meilleur acteur.
Le Russe adressa un nouveau sourire à O’Brian. Il désigna le couteau et montra le portrait, puis fit signe de se couper la barbe. Oui ?
Pendant un instant, Kelso ne fut pas sûr de très bien comprendre, mais O’Brian comprit, lui. O’Brian comprit tout de suite.
Oui. Il hocha vigoureusement la tête. Oh oui. Oui, je vous en prie.
Le Russe faucha aussitôt une grande touffe de poils noirs qu’il leur présenta avec une joie enfantine. Il répéta ensuite ce même geste, encore et encore, et il y avait quelque chose de choquant dans la façon dont il s’y prenait, dans la manière routinière avec laquelle il maniait cette lame aiguisée comme un rasoir, par ici, par là, sous la gorge, sans prêter attention à la mutilation qu’il s’infligeait. Il n’y a rien, songea Kelso avec un éclair de certitude, il n’y a aucun acte de violence dont cet homme ne soit capable. Le Russe passa la main derrière la tête, rassembla ses cheveux en queue-de-cheval et les coupa aussi près de la racine que possible. Alors il traversa la cabane en deux enjambées, ouvrit la lucarne du fourneau et jeta la masse de poils et de cheveux sur les bûches où ils s’enflammèrent brièvement avant de se réduire en poussière et fumée.
« Nom de Dieu », murmura Kelso. Il regarda, incrédule, O’Brian ouvrir la mallette de sa caméra. « Oh, non. Pas ça. Tu n’y penses pas sérieusement.
— Mais si.
— Mais il est fou.
— Comme la moitié des gens qu’on passe à la télé. » O’Brian introduisit une nouvelle cassette sur le côté de la caméra et sourit en l’entendant s’enclencher. « On tourne. »
Derrière lui, le Russe se tenait la tête penchée au-dessus de la cuvette d’eau chaude qui fumait sur le poêle. Il s’était déshabillé, ne gardant sur lui qu’un maillot de corps jaune sale, et savonné la figure. Le grattement de la lame sur sa peau fit frémir Kjelso.
« Regarde-le, dit l’historien. Il ne sait sûrement même pas ce qu’est la télévision.
— Ça ne me gêne pas.
— Seigneur. » Kelso ferma les yeux.
Le Russe se tourna vers eux en s’essuyant sur sa chemise. Il avait le visage tout tacheté, couvert de perles de sang, mais il avait conservé une grosse moustache, aussi noire et luisante que des ailes de corbeau, et la transformation était saisissante. C’était le Staline des années 1920 : Staline dans la force de l’âge, une puissance animale. Qu’avait prédit Lénine, déjà ? « Ce Géorgien va nous servir un ragoût épicé. »
Il fourra ses cheveux sous le képi de maréchal, puis il enfila la tunique. Un peu ample au niveau de la poitrine peut-être, sinon elle lui allait comme un gant. Il la boutonna puis arpenta la pièce une ou deux fois, saluant modestement l’assemblée, d’un geste impérial de la main droite.
Il prit ensuite un volume des Œuvres complètes, l’ouvrit au hasard et le tendit à Kelso.
Puis il sourit, leva un doigt, toussa dans sa main » s’éclaircit la gorge et prit la parole. Et il se révéla parfait. Kelso s’en rendit compte instantanément. Il ne connaissait pas simplement les mots par cœur. C’était mieux que ça. Il devait avoir étudié les enregistrements heure après heure, année après année, depuis l’enfance. Il avait la diction familière, à la fois plate et impitoyable, la pulsation brutale et incantatoire. Il avait l’expression du sarcasme pesant, l’humour noir, la puissance, la haine.
« Ce ramassis d’espions, de meurtriers et de naufrageurs qu’étaient les Trotski-Boukharine, commença-t-il lentement, qui s’aplatissaient devant l’étranger, qui étaient possédés par l’instinct servile de ramper devant tous les gros bonnets étrangers et se montraient prêts à les servir en tant qu’espions (sa voix commençait à monter), cette poignée de gens qui n’ont pas compris que le plus humble des citoyens soviétiques, libéré des chaînes du capital, domine de la tête et des épaules n’importe quel gros bonnet étranger bien placé dont le cou porte encore la marque de l’esclavagisme capitaliste… (il criait à présent)… qui a besoin de cette bande misérable d’esclaves vénaux, de quelle valeur peuvent-ils être pour le peuple, et qui peuvent-ils démoraliser ? »
Il les foudroya du regard, les mettant tous au défi, Kelso avec le livre ouvert, O’Brian avec sa caméra collée contre son œil, la table, le poêle, les crânes, d’oser lui répondre.
Il se redressa, projetant son menton en avant.