« En 1937, Toukhatchevski, Iakir, Ouborievitch et autres ennemis furent condamnés à être fusillés. L’élection du Soviet Suprême de l’URSS se tint juste après. Et à ces élections, 98,6 % des votes allèrent au pouvoir soviétique !
« Début 1938, Rosengoltz, Rykov, Boukharine et autres ennemis furent condamnés à être fusillés. Les élections des Soviets de l’Union des Républiques se tinrent peu après. À ces élections, 99,4 % des votes allèrent au pouvoir soviétique ! Où sont les symptômes de la démoralisation, nous aimerions bien le savoir ? » Il posa le poing sur son cœur.
« Telle fut la fin peu glorieuse des opposants à la ligne du Parti, qui finirent en ennemis du peuple ! »
« Tonnerre d’applaudissements, lut Kelso. Tous les délégués se lèvent et encensent l’orateur. On crie : “Hourra au camarade Staline !”, “Longue vie au camarade Staline !”, “Hourra au Comité central de notre Parti !” »
Le Russe se balança au rythme des applaudissements de la foule des fantômes. Il entendait les cris, le martèlement des pieds, les vivats. Il hocha modestement la tête. Il sourit. Il les applaudit à son tour. Le tumulte imaginaire résonna dans la cabane exiguë et roula dans la clairière enneigée pour fendre le silence des arbres.
CHAPITRE 27
L’avion de Felix Souvorine troua le plafond de nuages bas et vira à tribord, suivant la côte de la mer Blanche.
Une tache de rouille apparut dans le désert de neige, puis s’étendit. Souvorine commença à repérer des détails. Des grues abandonnées, des ateliers de construction de sous-marins vides, des hangars de chantiers délabrés… Il devait s’agir de Severodvinsk, la grande décharge nucléaire de Brejnev, sur la côte d’Arkhangelsk, là où, dans les années soixante-dix, on avait construit les grands sous-marins qui devaient mettre les impérialistes à genoux.
Il la contempla tout en remettant sa ceinture. Des revendeurs de la Mafia avaient fureté par ici, un an auparavant, pour essayer d’acheter une tête nucléaire pour les Irakiens. Il se souvenait parfaitement de l’affaire. Des Tchétchènes en pleine taïga ! Incroyable ! Pourtant ils finiraient bien par y arriver, un jour. Il y avait trop de matériel superflu, trop peu de surveillance, trop d’argent en jeu. La loi de l’offre et de la demande finirait par coller avec la loi des moyennes, et ils obtiendraient quelque chose, un jour ou l’autre.
Les volets frémirent au bord des ailes. Il y eut un crissement de câbles. Ils descendirent encore, faisant des embardées et de brusques chutes dans la tempête de neige.
Severodvinsk s’éloigna. Souvorine distinguait des ronds gris d’eau gelée, des marécages plats et vides, des arbres couronnés de blanc et encore des arbres, à l’infini. Qu’est-ce qui pouvait vivre là-dessous ? Rien, sûrement ? En tout cas personne. Ils atteignaient les confins de la terre.
Le vieux coucou poursuivit sa course pendant encore une dizaine de minutes, cinquante mètres à peine au-dessus de la forêt, puis Souvorine aperçut enfin, devant eux, des lignes de lumière dans la neige.
C’étaient celles d’un aérodrome militaire, abrité par les arbres, avec un chasse-neige posté en bordure de piste. Celle-ci venait visiblement d’être dégagée, mais une mince pellicule blanche commençait déjà à se reformer. Ils s’approchèrent en rase-mottes, pour repérer les lieux, puis prirent de l’altitude, faisant vrombir le moteur, pour virer et entamer l’approche finale. Souvorine eut une vision fugitive d’Arkhangelsk — des tours sombres et des cheminées crasseuses dans le lointain — puis il sentit l’avion toucher et rebondir par deux fois sur la piste avant de se poser en tournant, les hélices soulevant des tempêtes de neige miniatures.
Lorsque le pilote coupa le moteur, Souvorine découvrit une qualité de silence qu’il n’avait jamais connue jusqu’alors. À Moscou, il y avait toujours du bruit quelque part, même au cœur de la nuit : un peu de circulation, une dispute chez des voisins. Mais pas ici. Ici, le silence était absolu, et Souvorine détesta cela. Il se prit à parler juste pour le combler.
« Bon travail, lança-t-il au pilote. On y est quand même arrivés.
— Oh, c’est rien. Au fait, il y a un message de Moscou pour vous. Il faut que vous appeliez le colonel avant de partir. Ça vous dit quelque chose ?
— Avant de partir ?
— C’est ça. »
Avant de partir où ?
Il n’y avait pas assez de place pour se tenir debout ; Souvorine dut s’accroupir. Il aperçut, garés près d’un vaste hangar, toute une rangée de biplans au camouflage arctique.
La porte du fond de l’appareil s’ouvrit soudain. La température chuta d’au moins cinq degrés. Des flocons de neige s’engouffrèrent dans le fuselage. Souvorine attrapa son attaché-case et sauta d’un bond sur la piste. Un technicien en chapka lui montra un hangar. La grosse porte coulissante était ouverte d’un quart. Dans l’ombre, à côté d’une paire de jeeps, un comité d’accueil attendait, s’abritant de la neige : trois hommes en uniforme du MVD, armés de fusils d’assaut AK-74, un type de la milice et, très curieusement, une vieille dame en épais vêtements masculins, courbée comme un vautour, appuyée sur une canne.
Souvorine devina aussitôt qu’il s’était passé quelque chose et que cela n’avait rien de réjouissant. Il le sut dès qu’il eut tendu la main au soldat le plus gradé du ministère de l’Intérieur — un jeune type au cou de taureau et à la bouche maussade, le commandant Kretov — et reçu pour toute réponse un salut juste assez nonchalant pour paraître une insulte. Quant aux deux hommes de Kretov, ils ne prirent même pas la peine de remarquer son arrivée. Ils étaient bien trop occupés à décharger un petit arsenal de l’arrière d’une des jeeps : des chargeurs pour leurs AK-74, des pistolets, des fusées éclairantes et même un vieux RP-46, un de ces gros fusils-mitrailleurs avec ses boîtes de bandes chargeurs et son bipied métallique.
« Vous vous préparez à quoi, ici, commandant ? demanda Souvorine en faisant un effort pour paraître aimable. Une petite guerre, ou quoi ?
— On discutera de ça en route.
— Je préférerais qu’on en discute maintenant. »
Kretov hésita. Il aurait de toute évidence volontiers envoyé paître Souvorine, mais ils avaient le même grade et il n’avait pas encore pu évaluer ce civil de l’armée aux coûteux vêtements occidentaux. « Bon, rapidement alors. » Il claqua des doigts avec irritation en direction du jeune milicien dégingandé. « Dites-lui ce qui s’est passé.
— Et vous êtes ? » s’enquit Souvorine.
Le milicien se mit au garde-à-vous. « Lieutenant Korf, mon commandant.
— Alors, Korf ? »
Le lieutenant fit son rapport rapidement, nerveusement.
Peu après midi, le quartier général de la milice de Moscou avait signalé à ses pairs d’Arkhangelsk que deux étrangers se trouvaient sûrement dans les alentours de la ville, cherchant très certainement à prendre contact avec une ou des personnes répondant au nom de Safanov ou Safanova. Il s’était chargé lui-même de l’enquête. Un seul citoyen répondant à ce critère avait été trouvé : le témoin Varvara Safanova (il désigna la vieille femme) que l’on avait emmenée moins de quatre-vingt-dix minutes après réception du télex de Moscou. Elle avait confirmé que deux étrangers étaient passés la voir, puis étaient repartis, à peine une heure plus tôt.
Souvorine adressa un sourire rassurant à Varvara Safanova. « Et qu’avez-vous pu leur dire, camarade Safanova ? »
Elle contempla le sol.