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« Elle leur a dit que sa fille était morte, intervint Kretov avec impatience. Morte en couches il y a quarante-cinq ans après avoir eu son lardon. Un garçon. On peut y aller maintenant ? Je lui ai déjà fait cracher tout ça. »

Un garçon, pensa Souvorine. Il ne pouvait s’agir que d’un garçon. Une fille n’aurait guère compté. Mais un garçon. Un héritier…

« Et ce garçon vit ?

— Elle dit qu’il a grandi dans la forêt, comme un loup. »

Souvorine se détourna à contrecœur de la vieille femme silencieuse pour regarder le commandant : « Et Kelso et O’Brian sont partis dans la forêt à la recherche de ce “loup”, je suppose ?

— Ils ont environ trois heures d’avance sur nous. » Kretov avait déplié une carte à grande échelle sur le capot de la jeep la plus proche. « Voici la route, dit-il. Il n’y a pas d’autre voie d’accès et ils sont obligés de revenir par le chemin qu’ils ont pris à l’aller. Mais la neige va les coincer là-haut. Ne vous en faites pas. On les aura avant la tombée de la nuit.

— Et comment on fait pour y aller ? On peut avoir un hélicoptère ? »

Kretov adressa une œillade à l’un de ses hommes. « Je crains que le commandant ne soit de Moscou et n’ait pas suffisamment étudié notre terrain. La taïga n’est pas très bien pourvue en aires d’atterrissage pour hélicoptères. »

Souvorine fit un effort sur lui-même pour rester calme. « Comment fait-on pour y aller, alors ?

— En chasse-neige, répondit Kretov, comme si c’était évident. On peut tenir à quatre dans la cabine, ou trois si vous préférez ne pas mouiller vos jolis souliers. »

Une fois encore, et avec peine, Souvorine parvint à se maîtriser. « Bon, quel est le plan, alors ? On leur dégage un chemin pour qu’ils puissent rentrer en ville derrière nous, c’est ça ?

— Si cela s’avère nécessaire.

— Si cela s’avère nécessaire », répéta Souvorine, lentement. Il commençait à comprendre, maintenant Il plongea son regard dans les yeux froids et gris du commandant, puis examina les deux hommes du MVD qui avaient fini de décharger la jeep. « Mais qu’est-ce que vous foutez par ici, les mecs. Des escadrons de la mort, c’est ça. On se fait sa petite Amérique du Sud dans la neige ? »

Kretov commença à replier sa carte. « Il faut qu’on parte immédiatement.

— Il faut que j’appelle Moscou.

— On a déjà appelé Moscou.

— Il faut que j’appelle Moscou, commandant, et si jamais vous essayez de partir sans moi, je vous assure que vous passerez les quelques années à venir à construire des aires d’atterrissage pour hélicoptères.

— Cela m’étonnerait.

— Si l’on doit en arriver à une épreuve de force entre le SVR et le MVD, ne perdez pas de vue ceci : c’est le SVR qui gagne à tous les coups. » Souvorine se tourna vers Varvara Safanova et lui adressa un petit salut. « Je vous remercie de votre aide. » Puis il se tourna vers Korf, qui observait toute la scène avec des yeux ronds. « Reconduisez-la chez elle, je vous prie. Vous avez fait du bon travail.

— Je leur ai dit, s’exclama soudain la vieille femme. Je leur ai dit qu’il n’en sortirait rien de bon.

— Vous n’avez peut-être pas tort, concéda Souvorine. C’est bon, lieutenant. Allez-y. Et maintenant, dit-il à Kretov, où est ce putain de téléphone ? »

* * *

O’Brian avait insisté pour tourner encore une vingtaine de minutes. Par le langage des signes, il avait persuadé le Russe de ranger toutes ses reliques pour les sortir à nouveau, en montrant chaque objet à la caméra et en expliquant de quoi il s’agissait. (« Son livre. » « Son portrait. » « Ses cheveux. » Chaque relique dûment embrassée avant d’être disposée sur l’autel.)

Puis O’Brian lui fit comprendre qu’il voulait le voir assis derrière la table, fumant sa pipe et lisant le journal d’Anna Safanova. (« Rappelle-toi les paroles historiques de Staline à Gorki : “Il incombe à l’État prolétaire de produire les ingénieurs de l’âme humaine”… »)

« Super, fit O’Brian en tournant autour de lui avec sa caméra. Génial. Tu ne trouves pas ça génial, Fluke ?

— Non, répliqua Kelso. C’est jamais que du cirque.

— Pose-lui une ou deux questions, Fluke.

— Certainement pas.

— Vas-y. Juste deux. Demande-lui ce qu’il pense de la nouvelle Russie.

— Non.

— Deux petites questions et on s’en va. Promis. »

Kelso hésita. Le Russe le dévisagea en se frottant la moustache avec le tuyau de sa pipe. Il avait les dents jaunes et pleines de chicots. Le dessous de sa moustache était humide de salive.

« Mon collègue voudrait savoir si vous avez entendu parler des grands changements qui sont intervenus en Russie, et ce que vous en pensez », demanda enfin Kelso.

Le Russe demeura un moment silencieux. Puis il se détourna de Kelso et se concentra directement sur l’objectif.

« L’une des caractéristiques de l’ancienne Russie, commença-t-il, ce sont les défaites répétées qu’elle a endurées. Tous la battaient parce que c’était un pays arriéré. On la battait parce qu’il était avantageux de le faire et que cela pouvait se faire en toute impunité. Telle est la loi des exploiteurs : battre les arriérés et les faibles. C’est la loi de la jungle du capitalisme. Si vous êtes arriéré, si vous êtes faible, alors vous avez tort ; on peut donc vous battre et vous réduire en esclavage. »

Il s’appuya contre le dossier de sa chaise, les yeux mi-clos, tirant sur sa pipe. O’Brian, caméra au poing, se tenait juste derrière Kelso, et ce dernier sentit sa main se poser sur son épaule pour le presser de poser une autre question.

« Je ne comprends pas, fit Kelso. Que voulez-vous dire ? Que la nouvelle Russie connaît la défaite et l’esclavage ? Mais la plupart des gens diraient certainement le contraire : que même si la vie est dure, ils jouissent au moins de la liberté maintenant ? »

Un sourire lent, directement adressé à la caméra. Le Russe retira sa pipe de la bouche et se pencha en avant pour en tapoter la poitrine de Kelso.

« Tout cela est très bien. Mais, malheureusement, la liberté seule ne suffit pas, loin de là. Quand il y a pénurie de pain, pénurie de beurre et de graisse, pénurie de tissu, quand les conditions de logement sont mauvaises, la liberté ne vous mène pas très loin. Il est très difficile, camarades, de vivre seulement de liberté. »

O’Brian chuchota : « Qu’est-ce qu’il dit ? Est-ce que ça se tient ou pas ?

— D’une certaine façon, ça se tient. Mais c’est étrange. »

O’Brian persuada Kelso de poser encore deux questions, chacune suscitant le même genre de réponses figées, puis, lorsque Kelso refusa de continuer à traduire, il insista pour aller filmer le Russe dehors.

Kelso les observa un instant par la petite fenêtre malpropre : O’Brian traçait une marque dans la neige puis marchait vers la cabane et revenait en désignant la ligne, essayant de faire comprendre au Russe ce qu’il attendait de lui. Kelso avait l’impression que le Russe n’avait attendu qu’eux. « C’est donc vous, hein ? avait-il demandé. Est-ce que c’est vraiment vous… »

« C’est bien le livre… »

Il avait visiblement reçu une instruction idéologique — le terme d’endoctrinement eût mieux convenu. Il savait lire. Il semblait avoir été élevé dans l’attente de sa destinée : la certitude messianique qu’un jour des étrangers apparaîtraient dans la forêt, porteurs d’un livre, et que, même s’ils étaient des impérialistes, ce seraient eux