Выбрать главу

Kelso entendait O’Brian trébucher derrière lui, le souffle court, mais il ne s’arrêta pour l’attendre que lorsqu’ils furent hors de vue de la cabane.

O’Brian demanda : « Tu as le cahier ? »

Kelso tapota le devant de sa veste. « Là.

— Oh, bien joué », commenta l’Américain. Il exécuta une petite danse victorieuse dans la neige. « Bon Dieu, quel reportage, pas vrai ? C’est le coup du siècle !

— Le coup du siècle », répéta Kelso. Mais il n’avait qu’une envie : s’éloigner. Il reprit sa marche, plus pressé que jamais, les jambes douloureuses à force de s’enfoncer dans la neige.

Ils atteignirent le sentier et découvrirent la Toyota une centaine de mètres plus loin, couverte d’une couche blanche et mouillée de trois bons centimètres, plus épaisse même à l’arrière qui se trouvait face au vent. Ils s’aperçurent en approchant que la neige commençait à se cristalliser en glace. La voiture penchait toujours vers l’avant, les pneus arrière touchant à peine la neige, et il leur fallut un moment pour repérer les dommages. Le Russe avait tiré trois balles. L’une avait pulvérisé le verrou du coffre. Une autre avait ouvert la portière côté conducteur. Une troisième avait traversé le capot du moteur, sans doute pour faire taire l’alarme.

« Quel fils de pute ! se lamenta O’Brian en contemplant les vilains trous. Une bagnole à quarante mille dollars… »

Il se glissa derrière le volant, mit la clé de contact et tourna. Rien. Pas même un déclic.

« Pas étonnant qu’il nous ait laissés revenir ici, commenta tranquillement Kelso. Il savait que nous n’irions nulle part. »

O’Brian avait repris une expression soucieuse. Il parvint à s’extraire de son siège et s’enfonça dans la neige pour gagner péniblement le coffre. Il souleva alors le hayon et laissa échapper un soupir de soulagement, son souffle formant une petite colonne de buée dans l’air glacé.

« Bon, Dieu merci, on dirait qu’il n’a pas abîmé l’Inmarsat. C’est déjà quelque chose. » Il regarda autour de lui en fronçant les sourcils.

« Quoi maintenant ? demanda Kelso.

— Les arbres, marmonna O’Brian.

— Les arbres ?

— Ouais. Le satellite ne se trouve pas exactement au-dessus de nous, tu te rappelles ? Il est au-dessus de l’Equateur. Ici, c’est le Grand Nord, alors il faut qu’on incline l’antenne sur un angle très bas pour envoyer le signal. Et les arbres, eh bien, s’ils sont trop près, eh bien… ils bouchent un peu le passage, quoi. » Il se tourna vers Kelso, et celui-ci se retint pour ne pas lui sauter dessus : pour ne pas effacer définitivement le sourire nerveux et embarrassé de cette grosse figure séduisante et stupide. « On va avoir besoin d’espace, Fluke. Désolé.

— D’espace ? »

Oui, d’espace. Ils allaient devoir retourner à la clairière.

O’Brian insista pour qu’ils prennent avec eux le reste de l’équipement. N’était-ce pas après tout ce que Kelso avait annoncé au Russe qu’ils allaient faire ? Ils ne voulaient surtout pas lui donner des soupçons, si ? Et puis O’Brian n’était certainement pas prêt à abandonner pour cent mille dollars de matériel électronique dans une Toyota bousillée au milieu de nulle part. Il n’était pas question de perdre tout cela de vue.

Ils rebroussèrent donc péniblement chemin, O’Brian devant avec l’Inmarsat, la plus grosse des valises et la batterie de la Toyota enveloppée dans une feuille de plastique noir et coincée sous son bras. Kelso portait, lui, le boîtier de la caméra et la machine de traitement de texte, et faisait de son mieux pour ne pas rester en arrière, mais il avait du mal. Ses bras le tiraient. La neige semblait l’aspirer. Bientôt, O’Brian s’enfonça dans les bois et disparut complètement alors que Kelso dut s’arrêter pour faire passer cette saloperie de traitement de texte d’une main dans l’autre. Il transpirait et jurait. En revenant à travers les arbres, il trébucha sur une racine dissimulée par la neige et tomba à genoux.

Lorsqu’il atteignit la clairière, O’Brian avait déjà branché son antenne satellite sur la batterie et s’efforçait de l’orienter dans la bonne direction. La trajectoire de l’antenne pointait directement sur la cime enneigée de certains conifères éloignés d’une cinquantaine de mètres, et l’Américain était courbé au-dessus, la mâchoire serrée par l’inquiétude, une boussole dans une main tandis que de l’autre il appuyait sur des touches. La neige s’était pratiquement interrompue, et l’air glacé semblait prendre une teinte bleutée. Derrière lui, se dessinant contre l’ombre des arbres, se dressait la cabane de bois gris, d’une immobilité absolue, apparemment déserte si l’on faisait abstraction du ruban de fumée qui s’élevait de son étroite cheminée métallique.

Kelso laissa tomber sa charge et se plia en avant, mains sur les genoux, pour essayer de retrouver son souffle.

« Quelque chose ? demanda-t-il.

— Rien. »

Kelso grogna.

C’est jamais que du cirque…

« Si ce truc ne marche pas, commenta-t-il, on est ici pour un moment. On va rester coincés ici jusqu’au mois d’avril sans rien d’autre à faire que d’écouter des extraits des Œuvres complètes de Staline. »

C’était une perspective tellement terrifiante qu’il se mit à rire, imité, pour la deuxième fois de la journée, par O’Brian.

« Putain de merde, lâcha-t-il enfin, ce qu’on ne ferait pas pour la gloire. »

Mais il ne rit pas longtemps, et la machine continua de se taire.

Et c’est dans ce silence que, trente secondes plus tard, Kelso crut à nouveau entendre un léger bruit d’eau. « La Dvina, je crois… »

Il était difficile de le distinguer du bruissement du vent dans les arbres. Mais c’était plus continu que le bruit du vent, plus profond aussi, et cela semblait provenir de derrière la cabane.

« On va voir », décréta O’Brian. Il défit les pinces-crocodile des pôles de la batterie et entreprit de rouler rapidement le câble. « C’est logique, quand on y réfléchit. Ce doit être comme ça qu’il se déplace. En bateau. »

Kelso reprit ses deux valises, mais O’Brian l’arrêta.

« Fais attention, Fluke.

— Quoi ?

— Les pièges. Tu te souviens ? Il en a mis partout dans ce bois. »

Kelso se figea, les yeux rivés au sol, ne sachant plus que faire. Il revoyait le jet de neige, le claquement des dents de métal. Mais il se dit aussi qu’il ne servait à rien de s’inquiéter de ça, de la même façon qu’ils ne pourraient éviter de passer devant la porte de la cabane. Il attendit que O’Brian eût terminé de ranger l’Inmarsat, puis ils se mirent en marche ensemble, avançant à pas lourds.

Kelso sentait la présence du Russe partout maintenant : à la fenêtre de sa petite cabane, dans l’espace ménagé en dessous, derrière la pile de bûches dressée contre le mur du fond, dans le gros tonneau à eau humide et couvert de mousse, et dans l’obscurité des arbres tout proches. Il imaginait le fusil pointé sur son dos et prenait affreusement conscience de la fragilité de son épiderme, de sa vulnérabilité de bébé.

Ils atteignirent l’orée de la clairière et suivirent le périmètre de la forêt. Des sous-bois denses. Des troncs pourris, renversés. De gros champignons blancs évoquant d’étranges visages fondus. Et, de temps en temps, au loin, un gros craquement indiquant que le vent avait tourné et faisait dégringoler des masses de neige gelée. Il était bien difficile de voir quoi que ce soit au-delà de sa propre main. Ils ne parvenaient pas à trouver de sentier. Il n’y avait rien d’autre à faire que de s’enfoncer entre les arbres.