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O’Brian passa le premier et eut la tâche la plus difficile avec ses deux grosses valises et la batterie, obligé de tordre son corps massif de côté pour se faufiler le long de gouffres étroits, passant tantôt par la droite, tantôt par la gauche, plongeant abruptement, sans une main libre pour se protéger le visage des branches basses. Kelso essaya de suivre ses traces. Il ne lui fallut guère plus d’une dizaine de pas pour prendre conscience que la forêt se refermait sur eux comme une porte massive.

Ils trébuchèrent pendant quelques minutes dans la pénombre. Kelso aurait voulu s’arrêter pour faire passer la machine à traitement de texte dans l’autre main, mais il n’osait pas perdre de vue le dos de son compagnon, et bientôt, il ne pensait plus à rien d’autre qu’à la douleur dans son épaule gauche et à l’acidité qui lui rongeait les poumons. Des filets de sueur et de neige mêlées lui coulaient dans les yeux, brouillaient sa vision ; il essayait de lever un bras pour s’essuyer le front avec sa manche humide quand O’Brian poussa un cri et tituba en avant.

Et soudain — ce fut un peu comme de passer à travers un mur —, les arbres s’écartèrent et ils se retrouvèrent en pleine lumière, debout au bord d’une rive pentue qui s’enfonçait dans un courant tumultueux d’eau gris jaune et large d’au moins quatre cents mètres.

C’était un spectacle impressionnant, une œuvre divine, assurément, et les deux hommes, un peu comme s’ils venaient de découvrir une cathédrale en pleine jungle, demeurèrent un moment silencieux. Puis O’Brian posa ses valises, sa batterie, et sortit sa boussole. Il la montra à Kelso. Ils se trouvaient sur la rive nord de la Dvina, et étaient orientés presque exactement plein sud.

Dix mètres plus bas, à une centaine de mètres sur la gauche, un petit bateau avait été remonté au sec et abrité sous une bâche vert sombre. Il semblait bien qu’on l’avait rangé là pour l’hiver, ce qui, songe Kelso, paraissait assez logique étant donné que la glace commençait déjà à s’étendre au bord de l’eau, en une plaque d’une dizaine, voire d’une quinzaine de mètres qui paraissait s’élargir alors même qu’il la regardait.

Une même bande bordait l’autre rive, puis la ligne sombre des arbres reprenait possession des lieux. Kelso leva ses jumelles et inspecta le paysage pour essayer d’y trouver des traces d’habitation, mais il n’en vit aucune. Il n’y avait qu’une nature sombre et inhospitalière. Une forêt désertique.

Il abaissa ses jumelles. « Tu vas appeler qui ?

— L’Amérique. Et puis je leur dirai d’appeler le bureau de Moscou. » O’Brian avait déjà ouvert le boîtier de l’Inmarsat et assemblait la parabole. Il avait ôté ses gants et, dans le froid intense, ses mains semblaient à vif. « Quand la nuit va-t-elle tomber ? »

Kelso consulta sa montre. « Il est près de cinq heures, maintenant, dit-il. Peut-être dans une heure.

— Okay, soyons réalistes. Même si la batterie arrive à faire marcher ce truc, que j’obtiens les États-Unis et qu’ils nous envoient des secours… on est coincés ici pour la nuit. À moins d’entreprendre quelque chose de radical.

— C’est-à-dire ?

— On prend le bateau.

— Tu lui piquerais son bateau ?

— Je l’emprunterais, sans problème. » Il s’accroupit et sortit la batterie de son emballage, évitant soigneusement le regard de Kelso. « Oh, allez, me regarde pas comme ça. Où est le mal ? Il n’en aura pas besoin avant le printemps, de toute façon… pas si ta température continue de chuter comme ça. Ce fleuve sera gelé dans moins de deux jours. Et puis il a bousillé notre voiture, non ? Alors on va se servir de son bateau. C’est normal.

— Et tu sais faire marcher un bateau ?

Je sais faire marcher un bateau. Je sais faire marcher une caméra. Je sais faire des images qui volent dans les airs ; je suis Superman, mec. Mais oui, je sais piloter un bateau. On y va.

— Et lui ? Tu crois qu’il va rester là, bras croisés, pendant qu’on lui pique sa barque ? Qu’il nous fera au revoir, sur la rive ? » Kelso tourna la tête vers le chemin qu’ils avaient pris pour venir. « Tu te rends compte qu’il est probablement en train de nous observer ?

— D’accord. Alors tu vas l’occuper pendant que je prépare tout.

— Ah, merci bien, s’exclama Kelso. Vraiment, je te remercie, c’est trop sympa.

— Au moins, moi, j’essaie d’avoir des idées. Qu’est-ce que tu proposes ? »

Kelso dut reconnaître qu’il marquait un point.

Il hésita, puis braqua ses jumelles sur le bateau.

C’était donc ainsi que le Russe survivait, par ce moyen qu’il faisait d’occasionnelles incursions dans la civilisation. C’est avec ce bateau qu’il allait se procurer du pétrole pour sa lampe, du tabac pour sa pipe, des munitions pour ses armes, des piles pour sa radio. Avec quoi les achetait-il ? Faisait-il du troc avec les bêtes qu’il tirait ou prenait au piège ? Ou bien le campement monté dans les années cinquante recélait-il un trésor — l’or du NKVD — sur lequel ils avaient tous vécu depuis lors ?

Le bateau était dissimulé dans un petit creux, protégé du fleuve par un rideau d’arbres bas. On ne pouvait donc le voir depuis le fleuve. C’était une robuste embarcation, qui pouvait transporter, au besoin, quatre personnes. Elle était dressée sur la quille, maintenue par des rondins à bâbord et à tribord. Une protubérance à la poupe suggérait un moteur hors-bord. Si c’était le cas, et si O’Brian parvenait à le faire marcher, ils pourraient être à Arkhangelsk en deux heures — probablement moins avec le courant rapide et l’embouchure du fleuve qui allait en se rétrécissant.

Il pensa aux croix dans le cimetière, aux dates, aux visages effacés.

Il ne semblait pas que beaucoup de gens eussent jamais pu quitter cet endroit.

Cela valait la peine d’essayer.

« D’accord, concéda-t-il à contrecœur. On n’a qu’à le tenter.

— Voilà qui est raisonnable. »

Il repartit donc dans les bois, laissant O’Brian orienter son antenne par-delà la Dvina. Il n’était pas allé bien loin lorsqu’il perçut le son aigu et réconfortant de l’Inmarsat captant enfin son satellite.

* * *

Le chasse-neige avançait vite maintenant, à environ 60 km/h sur la piste, projetant un grand arc blanc qui partait s’écraser de chaque côté, sur les arbres. Kretov conduisait. Ses hommes s’entassaient contre lui, leurs armes sur les genoux. Souvorine s’accrochait aux supports métalliques du strapontin, à l’arrière de la cabine, le canon du RP46 lui rentrant dans la cuisse, les vibrations et les émanations de diesel le rendant nauséeux. Il s’émerveilla de ce que tant de complexité eût soudain envahi sa vie, et médita nerveusement le bien-fondé du vieux proverbe russe : « Nous naissons dans un champ dégagé et mourons dans une forêt obscure. »

Il avait eu tout loisir de réfléchir dans la mesure où aucun de ses trois compagnons ne lui avait adressé la parole depuis qu’ils avaient quitté l’aérodrome. Ils se passaient des chewing-gum et des cigarettes TU-144, et discutaient à voix basse, de sorte qu’il ne pouvait rien entendre avec le vacarme du moteur. Un trio qui se connaissait bien, pensa Souvorine : de toute évidence une association qui avait une histoire. Quelle avait été leur dernière affectation ? Grozny, peut-être, Pour apporter la paix de Moscou aux rebelles tchétehènes ? (« Les tireurs terroristes sont tous morts sur place… ») Auquel cas cette affaire n’était pour eux qu’une vraie partie de plaisir. Un pique-nique dans les bois. Et qui leur donnait des ordres ? « Devinez… »