Выбрать главу

— Quand le camarade Tchijikov est-il mort ?

— Il y a deux hivers. Il était devenu maladroit et à moitié aveugle. Il a marché dans un de ses propres pièges. La blessure a viré au noir. Sa jambe a viré au noir et s’est mise à puer comme de la viande avariée. Il avait le délire. Il enrageait. À la fin, il nous a suppliés de le laisser passer une nuit dehors, dans la neige. Il a crevé comme un chien.

— Et sa femme ? Elle est morte peu de temps après ?

— Dans la semaine qui a suivi.

— Elle devait être comme une mère pour vous ?

— C’est vrai. Mais elle était vieille. Elle ne pouvait plus travailler. Cela a été difficile de devoir faire ça… mais ça valait mieux.

« Il n’a jamais aimé un être humain de sa vie, disait un camarade d’école, Iremachvili. Il était incapable d’éprouver de la pitié pour un homme ou pour une bête, et je ne l’ai jamais vu pleurer »

Difficile…

Ça valait mieux…

Il ouvrit un œil jaune.

« Vous êtes nerveux, camarade. Ça se voit. »

Kelso se sentait la gorge sèche. Il regarda sa montre. « Je me demandais ce que mon collègue a pu devenir… »

Il y avait maintenant plus d’une demi-heure qu’il avait laissé O’Brian sur la rive.

« Le Yankee ? Suivez mon conseil, camarade. Ne vous fiez pas à lui. Vous verrez. ».

Il lui adressa un nouveau clin d’œil, posa un doigt sur ses lèvres et se leva. Il traversa alors la cabane avec une rapidité et une agilité extraordinaires — de la grâce pure : un, deux, trois pas, sans que la semelle de ses bottes parût jamais en contact avec le plancher —, puis ouvrit la porte d’un coup, révélant la présence de O’Brian.

Plus tard, Kelso aurait le loisir de se demander ce qui aurait pu arriver. La scène aurait-elle pu tourner à la plaisanterie macabre ? (« Vos oreilles doivent battre comme des volets, par ce froid, camarade ! ») Ou O’Brian aurait-il été le prochain étranger dans cet État stalinien miniature à devoir signer une confession ?

Mais il était impossible de dire ce qui aurait pu arriver parce que, en réalité, le Russe tira soudain O’Brian sans ménagement à l’intérieur de la cabane puis se dressa seul devant la porte ouverte, la tête penchée de côté, les narines dilatées, humant l’air, l’oreille aux aguets.

* * *

Souvorine ne remarqua même pas la fumée. Ce fut le commandant Kretov qui la repéra.

Il freina et prit sa direction, passa le chasse-neige en première et parcourut encore deux cents mètres avant d’arriver à l’entrée du sentier. Un peu plus loin, le contour blanc et net du toit de la Toyota formait une tache claire contre l’ombre des arbres.

Kretov s’arrêta, fit une courte marche arrière et laissa tourner tranquillement le moteur, pendant qu’il scrutait le chemin devant eux. Puis il tourna le volant, et le gros véhicule se « mit en route, quittant la piste pour prendre le sentier, déblayant un passage jusqu’à la voiture vide. Là il coupa le moteur et, pendant quelques instants, Souvorine eut à nouveau conscience de ce silence surnaturel.

Il demanda : « Commandant, quels sont vos ordres, exactement ? »

Kretov était en train d’ouvrir la portière. « Mes ordres sont du pur bon sens russe. “Remettre le bouchon sur la bouteille en le coinçant le plus loin possible.” » Il sauta avec agilité dans la neige et se retourna pour prendre son AK-74. Il fourra un chargeur supplémentaire dans sa veste et vérifia son pistolet.

« Et c’est ça, le plus loin possible ?

— Restez ici et gardez votre cul au chaud, d’accord ? On ne sera pas longs.

— Je refuse de participer à quoi que ce soit d’illégal », lança Souvorine. Les mots sonnèrent ridiculement guindés et officiels, même à ses propres oreilles, et Kretov n’y prêta aucune attention. Il commençait déjà à s’éloigner avec ses hommes. « Les Occidentaux au moins, cria Souvorine derrière eux, qu’il ne leur soit fait aucun mal ! »

Il resta immobile pendant quelques secondes, regardant les soldats se déployer sur le sentier. Puis, avec un juron, il poussa le siège avant et se glissa vers la portière. La cabine était beaucoup plus haute qu’il ne s’y attendait par rapport au sol. Il sauta et se sentit soudain retenu en arrière. Un bruit de déchirure se fit entendre. La doublure de son manteau s’était accrochée sur un bout de métal. Il jura à nouveau et se dégagea.

Il était difficile de ne pas se laisser distancer par les trois autres. Ils étaient entraînés et pas lui. Ils avaient des bottes de l’armée, et lui des chaussures de cuir. Il avait du mal à marcher dans la neige, et il ne les aurait jamais rattrapés s’ils ne s’étaient arrêtés pour inspecter quelque chose, au bord du sentier.

Kretov lissa la feuille de papier jaune froissée et la retourna. Il n’y avait rien dessus. Il en fit une nouvelle boulette qu’il laissa tomber à terre. Il introduisit alors un petit écouteur miniature, couleur chair et semblable à un appareil auditif, dans son oreille droite. Puis il tira de sa poche une cagoule de ski noire et l’enfila. Les autres firent de même. Kretov esquissa un mouvement du tranchant de sa main gantée en direction de la forêt, et ils se remirent en route : Kretov en tête, son fusil d’assaut en avant, se tournant alternativement à droite et à gauche, prêt à arroser les arbres d’une rafale de balles ; puis un soldat, puis l’autre, chacun d’eux observant la même étroite surveillance alentour, leurs visages semblables à des crânes sous les cagoules ; et enfin Souvorine, en tenue civile, glissant, trébuchant, en tous points ridicule.

* * *

Calmement, le Russe referma la porte et prit son fusil. Il tira une caisse en bois de sous la table et remplit ses poches de munitions. Toujours sans se presser, il roula le tapis, souleva la trappe et sauta, tel un chat, dans l’espace.

« Nous sommes pour la paix et soutenons la cause de la paix, dit-il. Mais nous n’avons pas peur de la trahison et sommes prêts à rendre coup pour coup aux fauteurs de guerre. Ceux qui tentent de s’attaquer à nous vont recevoir une bonne leçon, pour leur apprendre à ne pas venir mettre leur sale groin de porc dans notre jardin soviétique. Remettez le tapis en place, camarades. »

Il disparut en refermant la trappe derrière lui.

O’Brian contempla, bouche bée, le plancher, puis regarda Kelso.

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel… ?

— Mais, merde, qu’est-ce que tu foutais ? » Kelso saisit la serviette et la remit dans son anorak. « Ne t’occupe pas de lui, dit-il en replaçant le tapis. Mais dépêchons-nous de sortir d’ici. »

Mais avant que l’un ou l’autre ait pu faire un geste, un crâne apparut à la fenêtre de la cabane — deux trous pour les yeux et une fente pour la bouche. Une botte cogna contre le bois. La porte vola en éclats.

On les colla, brutalement, contre le mur de planches, et Kelso sentit le froid du métal s’enfoncer dans sa nuque. O’Brian ne réagit pas assez vite à l’ordre donné, aussi lui cogna-t-on le front contre les planches, pour lui apprendre les bonnes manières et lui inculquer un peu de russe.

On leur lia étroitement les poignets derrière le dos avec du filin de plastique.

Un homme demanda d’une voix brusque : « Où est l’autre ? » Il leva l’extrémité de son arme.