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« Sous le plancher ! cria O’Brian. Dis-leur, Fluke, qu’il est sous ce putain de plancher !

— Il est sous le plancher », fit en russe une voix distinguée que Kelso pensa reconnaître.

De grosses bottes arpentèrent le plancher de bois. Tournant la tête, Kelso vit l’un des hommes masqués aller au bout de la cabane, pointer son arme vers le sol et tirer tranquillement Le bruit assourdissant dans un espace si confiné lui fit fermer les yeux, et, lorsqu’il les rouvrit, l’homme marchait à reculons, tirant en rangs serrés sur le plancher, son arme tressautant dans sa main comme une perceuse pneumatique. Des éclats de bois jaillissaient, ricochaient, et Kelso sentit quelque chose lui heurter la nuque, juste sous l’oreille. Du sang se mit à lui couler dans le cou. Il se tourna de l’autre côté et pressa la joue contre le mur. Le bruit s’arrêta. Il y eut un cliquetis pendant qu’on introduisait un nouveau chargeur, pins le vacarme reprit avant de s’interrompre à nouveau. Quelque chose s’écrasa sur le sol. Une odeur de poudre lui remplit les narines. Une fumée âcre l’obligea à se frotter les yeux, et lorsqu’il put à nouveau ouvrir les paupières, il reconnut l’espion blondinet de Moscou. Qui secouait la tête avec dégoût.

L’homme qui avait tiré repoussa d’un coup de pied le tapis en lambeaux et souleva la trappe. Il braqua une torche électrique sur le nuage de poussière qui jaillissait du trou, puis descendit dedans et disparut. Ils l’entendirent se déplacer sous leurs pieds. Au bout de trente secondes, il réapparut à la porte de la cabane et retira sa cagoule.

« Il y a un tunnel. Il s’est tiré. »

Il sortit un pistolet qu’il donna au blondinet.

« Surveillez-les. »

Puis il fit signe aux deux autres, qui le suivirent à pas lourds dans la neige.

CHAPITRE 30

Souvorine se sentait mouillé. Il baissa les yeux et remarqua qu’il se tenait dans une mare de neige fondue. Son pantalon était trempé. De même que le bas de son pardessus. Un fragment de doublure de soie effiloché traînait par terre. Quant à ses chaussures… ses chaussures étaient complètement détrempées et éraflées… elles étaient fichues.

L’un des deux hommes attachés — le journaliste : O’Brian, c’était bien comme ça qu’il s’appelait, non ? — commença à se retourner en disant quelque chose.

« La ferme ! » aboya Souvorine, furieux. Il défit le cran de sûreté et agita son arme. « Taisez-vous et face au mur ! »

Il s’assit devant la table et passa sa manche humide sur son visage.

Complètement fichues

Il remarqua Staline, qui le dévisageait. Il saisit la photo encadrée de sa main libre et la pencha vers la lumière. Elle était signée. Et c’était quoi, tout le reste ? Des passeports, des papiers d’identité, une pipe, de vieux 78 tours, une enveloppe contenant une mèche de cheveux… On aurait dit que quelqu’un avait essayé d’invoquer des esprits. Il renversa la mèche de cheveux dans sa main et les frotta entre le pouce et l’index. Les brins étaient secs, gris, épais, comme des soies de porc. Il les laissa tomber puis s’essuya les mains sur son manteau. Alors il posa le pistolet sur la table et se frotta les yeux.

« Asseyez-vous, dit-il d’une voix lasse. Qu’est-ce que ça peut faire ? »

Dehors, dans la forêt, de longues rafales de fusils d’assaut crépitaient.

« Vous savez, dit-il tristement à Kelso, vous auriez vraiment dû prendre cet avion. »

« Que va-t-il se passer, maintenant ? » demanda l’Anglais.

Ils avaient visiblement du mal à s’asseoir convenablement et se tenaient agenouillés près du mur. Le poêle s’était éteint et il commençait à faire très froid. Souvorine avait sorti l’un des disques de sa pochette en papier et l’avait posé sur la platine du vieux gramophone.

« C’est une surprise, annonça-t-il.

— Je suis membre accrédité du corps de presse international… », commença O’Brian.

Le tac-a-tac d’un tir rapide fut ponctué par une détonation plus forte.

« L’ambassadeur américain… », reprit O’Brian.

Souvorine remonta très vite la manivelle du gramophone — n’importe quoi pour couvrir le bruit qui venait du dehors — et posa l’aiguille sur le disque. Dans une tempête de crachotements, un tout petit orchestre entama un air trembloté.

Nouveaux bruits de fusillade. Quelqu’un hurlait au loin, dans les arbres. Deux détonations suivirent, coup sur coup. Les hurlements cessèrent et O’Brian se mit à gémir : « Ils vont nous tuer, ils vont nous tuer aussi ! » Il tira sur son filin de plastique pour essayer de se lever, mais Souvorine posa la pointe de sa chaussure mouillée sur la poitrine de l’Américain et le repoussa doucement.

« Essayons au moins d’agir en hommes civilisés », dit-il en anglais.

Ce n’est pas non plus ce que j’avais rêvé, avait-il envie d’ajouter. Je peux vous assurer qu’il n’entrait en aucun cas dans mes rêves d’avenir de me retrouver dans le taudis nauséabond d’un dément et de traquer celui-ci comme un animal. Honnêtement, je crois que vous pourriez me trouver plutôt agréable, en d’autres circonstances.

Il fit un effort pour suivre le mouvement de la musique, cherchant à conduire l’orchestre avec l’index, mais il ne parvint pas à trouver le moindre rythme. Le morceau semblait sans queue ni tête.

« Vous auriez mieux fait de venir avec une armée, commenta l’Anglais, parce que à trois contre un, là-dedans, ils n’ont aucune chance.

— C’est ridicule, assura Souvorine avec patriotisme. Ils font partie des Forces spéciales. Ils vont l’avoir. Et puis, si cela s’avère nécessaire, oui, on enverra une armée.

— Pourquoi ?

— Parce que je travaille pour des hommes qui ont peur, docteur Kelso, certains d’entre eux étant juste assez vieux pour avoir touché de près le camarade Staline. » Il plissa le front en regardant le gramophone : quel boucan. On aurait dit des hurlements de chiens. « Savez-vous comment Lénine a appelé le tsarévitch quand les bolcheviks ont décidé du destin de la famille impériale ? Il a qualifié l’enfant d’“étendard vivant”. Et Lénine a ajouté qu’il n’y avait qu’une seule façon d’agir avec un étendard vivant. »

Kelso secoua la tête. « Vous ne comprenez pas ce type. Croyez-moi (vous devriez le voir), c’est un fou dangereux. Il a probablement tué une bonne demi-douzaine de personnes au cours des trente dernières années. Il n’est l’étendard de personne. Il est juste fou à lier.

— Jirinovski a dit que tout le monde était fou, vous vous souvenez ? Sa politique étrangère envers les États baltes était d’enfouir des déchets nucléaires tout le long de la frontière lituanienne et d’envoyer toutes les nuits, grâce à des ventilateurs géants, des nuages de poussière contaminée sur Vilnius. Il a quand même obtenu 23 % des voix aux élections de quatre-vingt-treize. »

Souvorine ne put supporter plus longtemps cette musique étrange et bestiale. Il souleva l’aiguille.

Ils entendirent un coup de feu isolé.

Souvorine retint son souffle pour attendre la salve qui ne manquerait pas de suivre.

« Peut-être, fit-il sur un ton dubitatif, après un très long moment, que je devrais quand même faire venir cette armée… »

« Il y a des pièges, le prévint Kelso.

— Quoi ? »

Souvorine se trouvait à l’entrée de la cabane et essayait de fouiller la pénombre du regard. Il se retourna. Il leur avait passé une cordelette autour des poignets et les avait attachés au poêle refroidi.