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« Il a posé des pièges. Faites attention où vous mettez les pieds.

— Merci. » Souvorine planta le pied sur la première marche. « Je reviens. »

Son plan — et il pensa que c’était le terme juste, qui sonnait bien : son plan — était de retourner au chasse-neige et de se servir de la radio pour demander des renforts. Il se dirigea donc vers l’entrée de la clairière, seul repère dont il disposait. Il y avait là de belles empreintes à suivre, même s’il commençait à faire sombre. Il devait se trouver à la moitié du sentier quand il sentit l’explosion avant même de l’entendre, une grosse masse de neige se précipitant à travers bois sous l’effet de l’onde de choc. Des cascades de cristaux tombèrent des plus hautes branches et rebondirent dans l’espace, laissant dans l’air de minuscules nuages de particules en suspens, semblables à des bouffées de bruine.

Il fit volte-face, étreignant son arme à deux mains, visant inutilement la direction d’où venait l’explosion.

C’est alors qu’il se laissa gagner par la panique et se mit à courir, silhouette comique, pareille à une marionnette désarticulée. Il s’efforçait en effet de lever les genoux le plus haut possible pour éviter de se laisser engluer par la neige trop collante. Sa respiration formait comme des sanglots dans sa gorge.

Il se concentrait tellement sur sa course qu’il faillit trébucher sur le premier corps.

Il s’agissait de l’un des soldats. Il s’était pris dans un piège — un piège énorme : un piège à ours peut-être —, si gros et si tendu que les dents métalliques étaient entrées dans l’os, juste au-dessus du genou. Il y avait beaucoup de sang tout autour, maculant la neige écrasée, du sang qui provenait de la jambe déchiquetée, mais aussi d’une grosse blessure à la tête qui béait, au dos de sa cagoule tricotée, comme une seconde bouche.

Le cadavre de l’autre soldat se trouvait à quelques pas. Contrairement au premier corps, il gisait sur le dos, bras étendus, jambes formant un 4 parfait. Il avait une mare de sang sur la poitrine.

Souvorine posa son arme, retira ses gants et vérifia le pouls des deux hommes, bien qu’il sût que cela ne servait à rien, écartant les couches de vêtements pour tâter leur poignet chaud encore mais déjà sans vie.

Comment avait-il pu les avoir tous les deux ?

Il regarda autour de lui.

Probablement comme ça : il avait dû poser un piège sur le sentier, enfoui sous la neige, et les avait attirés dedans. Le premier soldat était passé à côté, mais le second avait été happé, d’où le hurlement Le premier s’était alors retourné pour lui venir en aide, mais avait trouvé leur proie derrière eux ; voilà l’astuce : ils ne s’y attendaient sûrement pas. C’est donc comme ça qu’il s’était pris une décharge en pleine poitrine, puis le second avait été tranquillement exécuté, façon bourreau, d’une balle tirée à bout portant dans la nuque. Enfin, il s’était emparé de leurs AK-74.

Mais de quel genre de créature s’agissait-il ?

Souvorine s’agenouilla près de la tête du premier soldat et lui retira sa cagoule. Il lui prit ensuite son écouteur et le pressa contre sa propre oreille. Il crut entendre quelque chose. Comme un bruissement. Il trouva le petit micro fixé à l’intérieur de la manche du mort, juste au-dessus de la main gauche.

« Kretov ? chuchota-t-il. Kretov ? » Mais la seule voix qu’il pu entendre était la sienne.

C’est alors que la fusillade reprit.

L’incendie faisait comme une aube rouge à travers les arbres, et lorsque Souvorine émergea sur le sentier, il sentit la chaleur du chasse-neige en flammes à plus de cent mètres de distance. Le réservoir d’essence avait dû exploser, et la fournaise avait fait fondre l’hiver tout autour. La machine flambait au cœur de son propre printemps calciné.

Des détonations sporadiques se faisaient entendre, mais ce n’était pas Kretov qui répliquait. Il s’agissait de boîtes de munitions qui explosaient dans la cabine. Kretov, lui, se tenait assis, plié en deux au milieu du chemin, à côté du RP-46, aussi mort que ses compagnons. Il semblait qu’il avait été tué alors qu’il essayait de monter le fusil-mitrailleur. Il avait eu le temps de le fixer au bipied mais n’avait pu ouvrir la boîte de munitions.

Souvorine s’approcha de lui, le toucha au bras, et Kretov s’affaissa, ses yeux gris grands ouverts, une expression d’étonnement figée sur sa grande figure rose. Souvorine ne vit pas de blessure, enfin, pas tout de suite. Peut-être l’héroïque commandant des Spetsnaz était-il tout simplement mort de peur ?

Une nouvelle explosion lui fit lever les yeux en direction du feu, et il se vit soudain observé par le camarade Staline en grande tenue et képi de généralissime.

Le Guensec se trouvait un peu plus haut sur le sentier, debout devant le feu, la main gauche sur la hanche, la droite tenant un fusil presque nonchalamment, en travers de l’épaule. Son ombre paraissait longue par rapport à son torse ramassé. Elle vacillait et dansait sur la neige brûlée.

Souvorine crut qu’il allait s’étouffer de terreur. Ils se dévisagèrent. Puis Staline se mit en marche. C’était comme s’il avançait au pas vers Souvorine : rapidement, mais sans se presser, levant haut les bras devant sa poitrine massive, gauche-droite, gauche-droite. Ça a l’air de chauffer par là, camarade. Attendez, j’arrive !

Souvorine fouilla fébrilement dans sa poche, et se rappela qu’il avait laissé son arme sous les arbres, près des deux corps.

Gauche-droite ; gauche-droite, l’étendard vivant qui soulevait la neige à chaque pas…

Souvorine n’osa pas regarder un instant de plus. Il savait que sinon il ne pourrait plus bouger.

« Pourquoi ton regard est-il si fuyant, camarade ? lança la silhouette qui approchait. Pourquoi ne peux-tu regarder le camarade Staline dans les yeux ? »

Souvorine fit pivoter le canon du RP-46, ses souvenirs le renvoyant vingt ans en arrière, à sa formation militaire obligatoire, lorsqu’il frissonnait sur un champ de tir paumé dans la banlieue de Vitebsk. « Armez le fusil en tirant le levier d’armement en arrière. Tirez la base de la hausse en arrière et soulevez le couvre-culasse. Posez la bande, face ouverte en l’air, sur le plateau d’alimentation de sorte que la première cartouche soit en contact avec la butée, puis refermez le couvre-culasse. Pressez la détente et l’arme fera feu… »

Il ferma les yeux et appuya de toutes ses forces sur la détente. Le fusil-mitrailleur bondit entre ses mains, envoyant deux bonnes douzaines de balles faucher les bouleaux sur vingt mètres. Lorsqu’il osa regarder à nouveau vers le sentier, le camarade Staline avait disparu.

Si les souvenirs de Souvorine ne le trompaient pas, la bande-chargeur du RP-46 contenait deux cent cinquante cartouches, que le fusil crachait à un rythme d’environ six cents cartouches à la minute. Ainsi, vu qu’il en avait déjà tiré quelques-unes, il devait lui rester moins de trente secondes de puissance de feu pour couvrir 360 degrés de sentier et de forêt, avec la nuit qui tombait et une température qui ne manquerait pas de le tuer en moins de deux heures.

Il fallait qu’il sorte en terrain découvert, c’était évident. Il ne pouvait continuer ainsi à tourner et se retourner comme une chèvre attachée sur le territoire de chasse d’un tigre, en essayant de scruter l’obscurité des bois.

Il crut se souvenir de quelques cabanes abandonnées, tout au bout du sentier. Peut-être pourrait-il y trouver un abri. Il fallait qu’il puisse s’appuyer contre un mur, quelque part, il fallait qu’il puisse réfléchir.

Un loup hurla dans la forêt.