Arthur pose le trépied et plonge la longue-vue tête la première dans le trou, comme indiqué sur le plan. L'enfant reste un instant perplexe. Il se demande comment cette étrange coordination peut bien ouvrir une porte, fusse-t-elle de lumière ?
« Surveille, je vais chercher le reste », lance-t-il à son chien avant de partir en courant.
Alfred regarde l'édifice et semble aussi perplexe que son maître.
Arthur récupère le lourd tapis au fond de la malle et le jette sur son épaule. Puis il le passe par-dessus la rambarde du premier étage et le récupère dans le salon. La pendule continue son implacable mission et affiche maintenant vingt-trois heures cinquante-sept. Arthur déplie son tapis et les cinq branches s'étalent autour de la longue-vue. Cela doit être joli, vu d'en haut, cette gigantesque étoile de mer multicolore, posée sur le gazon. « Les poupées maintenant », lance Arthur.
Il récupère dans la malle les cinq poupées en porcelaine avec infiniment de précautions, et se dirige vers l'escalier. Il descend à pas lents, marche après marche. « Il s'agit de n'en casser aucune car elles sont forcément au cœur du sortilège », pense Arthur.
Le chien est resté dehors et s'habitue au fantôme dont les yeux jaunes commencent à faiblir, faute d'essence. Mais d'un seul coup, des ombres se dessinent sur le sol. Alfred dresse ses oreilles et commence à gémir. Les ombres se glissent dans la lumière jaune des phares. Des silhouettes immenses, pires que des fantômes.
Le chien part en hurlant et rentre dans la maison par sa petite porte.
Il traverse le salon en courant sans mettre les patins, et termine en glissade dans les jambes d'Arthur dont les bras sont chargés des statuettes.
« Non ! », hurle Arthur qui ne peut éviter la chute. Il s'écroule de tout son long. Les statuettes virevoltent un instant dans les airs avant de se briser en mille morceaux sur le sol.
Arthur est désespéré. Le spectacle des poupées disloquées sur le parquet est insupportable. La pendule indique vingt-trois heures cinquante-neuf. « Échouer si près du but. C'est pas juste ! », se plaint l'enfant, incapable de se relever tant la déception le plaque au sol. Il n'a plus aucun courage, même pas celui de gronder son chien, qui s'est caché sous l'escalier.
L'enfant se met sur ses coudes et voit une ombre avancer sur le sol. Il relève légèrement la tête pour découvrir cinq ombres chinoises, immenses, démesurées, qui sont obligées de se courber pour passer la porte d'entrée. Arthur est tétanisé, la mâchoire pendante. Il tourne sa petite lampe de poche qui s'allume. Le petit faisceau éclaire un guerrier Matassalaï, en tenue traditionnelle.
Un boubou soigneusement noué, des bijoux et grigris un peu partout, une coiffure à base de coquillages, une lance à la main.
L'homme est sublime, du haut de ses deux mètres quinze. Ses quatre collègues sont à peine moins grands. Arthur est sans voix. Il se sent encore plus petit que le nain de jardin.
Le guerrier sort un petit papier de sa poche, le déplie avec application et le lit.
«... Arthur ? », dit simplement le Matassalaï.
L'enfant n'en revient pas et secoue bêtement la tête. Le chef lui sourit.
« Il n'y a pas une minute à perdre, viens ! », lui lance le guerrier avant de faire demi-tour et de quitter la maison en direction du jardin.
Arthur, comme hypnotisé, oublie toutes ses peurs et le suit. Alfred suit son maître, trop peureux pour rester tout seul sous l'escalier.
Les cinq Africains se sont mis en position au bout de chaque branche du tapis.
Visiblement, ils ont pris la place des statuettes.
Arthur comprend qu'il doit se mettre au centre, près de la longue-vue.
« Vous... Vous ne venez pas ? », demande poliment ; l'enfant, pas rassuré.
- Un seul peut passer et tu nous sembles être le meilleur choix pour combattre M... le maudit, lui répond le chef.
- Maltazard ? interroge l'enfant, se remémorant le dessin du fameux livre.
Aussitôt les cinq guerriers mettent leur doigt sur leur bouche pour réclamer le silence.
- Une fois de l'autre côté, ne prononce jamais, jamais, jamais... son nom. Ça porte malheur.
- D'accord. Pas de problème. Juste M... le maudit ! se répète Arthur de plus en plus inquiet.
- C'est lui que ton grand-père est parti combattre et c'est à toi que revient l'honneur de finir son combat, lâche solennellement le guerrier.
Arthur déglutit. La mission lui paraît impossible.
- Merci pour l'honneur mais... il vaudrait peut-être mieux que je laisse ma place à l'un d'entre vous. Vous êtes quand même beaucoup plus forts que moi ! reconnaît l'enfant avec humilité.
- Ta force est à l'intérieur, Arthur. Ton cœur est la plus puissante des armes, lui répond le guerrier.
- Ah ?! lance Arthur, pas vraiment convaincu. C'est possible, mais... je suis encore petit ?!
Le chef Matassalaï lui sourit.
- Bientôt, tu seras cent fois plus petit encore et ta force n'en sera que plus visible.
L'horloge sonne le premier coup de minuit.
- Il est temps, Arthur, lui dit le guerrier en l'amenant au centre du tapis et en lui donnant les instructions. Arthur lit le papier d'une main tremblante, tandis que l'horloge libère ses coups.
Il y a trois bagues sur la longue-vue. Arthur attrape la première. « Le premier cercle, celui du corps, trois crans à droite », lit l'enfant, en contenant son inquiétude. Il exécute la manœuvre avec beaucoup d'appréhension.
Rien ne se passe. Sauf l'horloge qui sonne, pour la quatrième fois. Arthur attrape la deuxième bague.
« Le deuxième cercle. Celui de l'esprit... Trois crans à gauche ! » L'enfant tourne la bague, plus dure que la précédente. L'horloge libère son neuvième coup.
Le chef africain lève les yeux vers la Lune et semble s'inquiéter de ce petit nuage qui se rapproche dangereusement. « Dépêche-toi Arthur ! », prévient le guerrier. L'enfant saisit la troisième et dernière bague. « Le troisième cercle, celui de l'âme... un tour complet. » Arthur respire un grand coup et fait tourner la bague, tandis que l'horloge annonce le onzième coup de minuit. Malheureusement, le petit nuage a atteint sa cible et couvre peu à peu la Lune. Plus de lumière. Arthur a fini son tour et la troisième bague est en place. Le douzième coup de minuit déchire le silence.
Rien ne se passe. Les Matassalaï sont muets et immobiles. Même le vent semble en attente.
Arthur, inquiet, regarde les guerriers qui ont tous le regard rivé sur la Lune.
En réalité, on la devine plus qu'on ne la voit, masquée par ce petit nuage gris inconscient du malheur qu'il provoque.
Mais le vent leur vient en aide et doucement écarte le nuage.
La lumière de lune peu à peu prend de la force, puis d'un seul coup, un puissant rayon déchire la nuit, comme un éclair qui relierait la Lune à la longue-vue.
Cela ne dure que quelques secondes mais le choc a été si fort qu'Arthur en est tombé sur les fesses.
Le silence est de nouveau revenu. Rien ne semble avoir changé, sauf les sourires sur le visage des guerriers.
« La porte-lumière est ouverte ! annonce fièrement le chef.
Tu peux te présenter. »
Arthur se relève, comme il peut.
- ... Me présenter ?
- Oui. Et tâche d'être convaincant. La porte ne reste ouverte que cinq minutes ! ajoute le guerrier.
Arthur essaye de se motiver mais ne comprend rien à cette nouvelle mission. Il s'approche de la longue-vue et jette un coup d'œil à l'intérieur.
Évidemment, il ne voit pas grand-chose. Juste une masse marron, totalement floue.
Arthur saisit l'avant de la lunette et la fait tourner afin d'y voir plus net.
Il aperçoit maintenant une cavité en terre, légèrement éclairée. L'image est bientôt limpide et Arthur peut observer le moindre petit bout de racine.