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Deux porteurs de lumière sortent les premiers. Ce sont des Minimoys en costume officiel, bariolé et tressé de fils d'or. On dirait des costumes du carnaval de Venise. Sur leur tête, un chapeau comme une grosse boule transparente, qui retient un ver luisant.

Quand ils avancent, ils éclairent le passage au fur et à mesure, comme des porteurs de torches. Ils viennent se mettre de chaque côté de l'estrade qui s'avance légèrement sur la place, et ouvrent ainsi le passage pour le Roi.

Son Altesse arrive à pas lourds et lents. Le Roi est démesurément grand comparé aux autres Minimoys, comme un adulte par rapport à des enfants.

Ses bras sont énormes et lui arrivent aux mollets. Il porte une épaisse fourrure blanche qui rappelle les ours polaires et une large barbe dont la couleur se mélange à celle de la fourrure.

Son visage n'a pas d'âge, mais il a au moins cent ans. Sa tête semble toute petite par rapport à son corps. Plus drôle aussi, noyée dans son énorme chapeau à grelots. Le Roi approche jusqu'au bout de l'estrade. Il est suivi par quelques dignitaires, probablement le reste du conseil, qui viennent sagement se mettre sur les côtés. Un seul d'entre eux reste près du Roi. Il s'agit de Miro, la taupe. Son costume baroque rappelle l'époque du Vérone des Montaigus. Il a des petites lunettes au bout du museau et un air définitivement inquiet.

Le Roi lève ses bras énormes et la foule l'acclame. Il y a du romain dans l'air.

« Cher peuple, notables et dignitaires ! », lance le Roi, d'une voix vieillissante mais néanmoins puissante. « Les guerres successives que nos ancêtres ont dû mener n'ont apporté que malheur et destruction. » Il marque un temps, comme pour graver la mémoire de tous ceux qui ont disparu durant cette pénible période. « C'est donc en toute sagesse qu'ils décidèrent un jour de ne plus jamais faire la guerre, et de fondre dans la roche l'épée du pouvoir. »

Il désigne, d'un geste large, l'épée soudée à son édifice et le guerrier, toujours agenouillé.

« L'épée ne doit plus jamais servir, et doit nous aider à résoudre nos problèmes... en paix. »

La foule semble partager le sentiment de son Roi. Sauf, peut-être, Bétamèche, trop excité par sa mission. Le Roi reprend son discours.

« Les Anciens ont écrit, au pied de l'édifice, la loi qui doit nous guider : si un jour nos terres sont menacées par l'envahisseur, alors un cœur pur, animé d'un élan de justice, ne connaissant ni la haine ni la vengeance, pourra ressortir l'épée aux mille pouvoirs et mener un juste combat. » Le Roi pousse un long soupir plein de tristesse, avant d'ajouter : « Malheureusement... Ce jour est arrivé. » La rumeur embrase la foule et chacun confie son inquiétude à son voisin.

« Nos espions m'ont rapporté que... M. le maudit est sur le point de lancer une gigantesque armée sur nos terres. »

Un souffle de terreur glisse sur la foule. La première lettre de son nom a suffi à inquiéter tout le monde. On imagine aisément la panique si quelqu'un prononçait, par malheur, son nom en entier.

« Débattons ! », lance le Roi, comme le signal pour un joyeux chaos où tout le monde peut s'exprimer sans vraiment dialoguer. Cela ressemble plus au marché aux poissons qu'à l'Assemblée nationale.

- Y en a encore pour longtemps ? demande Bétamèche, inquiet. Le garde royal se penche un peu vers lui.

- Oh là ! On n'en est qu'au début ! lance le militaire en levant les yeux au ciel. Il reste encore : le résumé royal, le discours des Sages, l'engagement du guerrier, la ratification par le Roi et après... l'ouverture du buffet ! conclut-il joyeusement, avec un sourire gourmand.

Bétamèche se sent perdu. Ses mains s'agitent dans tous les sens, à la recherche de courage.

- Peuple ! Il n'y a pas une minute à perdre ! lance le Roi pour imposer le silence.

- Il a raison ! renchérit Bétamèche. Il n'y a pas une minute à perdre !

Le Roi fait quelques pas vers le guerrier, toujours solennellement courbé devant sa future épée :

- L'heure est grave et je vous propose donc de couper court au protocole et d'introniser immédiatement la personne qui me paraît avoir toutes les qualités requises pour cette dangereuse mission.

Le Roi avance encore un peu. Une bienveillance inattendue vient lui rosir le visage et adoucit sa voix.

- Cette personne qui, dans quelques jours, prendra officiellement ma place à la tête de ce royaume...

Un sourire d'enfant lui rajeunit le visage.

- Je veux bien sûr parler de la princesse Sélénia... ma fille. Il tend affectueusement ses deux gros bras en direction du guerrier agenouillé.

Une jeune fille se relève doucement, comme le veut le protocole, et laisse découvrir son angélique frimousse. Elle est encore plus belle que sur le dessin. Sa tignasse de fauve a des reflets mauves qui s'accordent à merveille avec ses deux yeux amande d'un turquoise maldivien. Elle fait la fière dans son petit corps d'enfant et joue les rebelles, les guerrières, mais sa grâce la trahit. C'est une véritable princesse, aussi pâle que Blanche-Neige, aussi belle que Cendrillon, aussi gracieuse que la Belle au Bois dormant, mais aussi espiègle que Robin des Bois.

Le Roi a du mal à cacher sa fierté. La pensée que ce petit bout de femme est sa fille le fait rougir.

La foule applaudit, en signe d'approbation. Il y a peu à parier que le choix de l'assistance soit issu d'une large et profonde réflexion. C'est plutôt le charme de Sélénia qui se propage comme un courant d'air.

Seul Bétamèche semble imperméable à tout ça.

« Du courage, Bétamèche ! », se lance-t-il à lui-même.

Le Roi fait un dernier pas vers sa fille.

« Princesse Sélénia, que l'esprit des Anciens vous guide », lui dit son père, solennellement.

Sélénia s'approche à son tour, tend calmement les bras vers l'épée et s'apprête à poser sa main sur la poignée quand Bétamèche intervient. « Papa ?! », hurle-t-il en fendant la foule. Sélénia est arrêtée dans son élan et tape du pied. « Bétamèche ! », dit-elle en serrant les dents. Il n'y a que son petit frère qui soit capable de faire des pitreries dans un moment pareil.

Le Roi cherche du regard son petit dernier.

- Je suis là, Papa ! dit l'enfant en venant se mettre à côté de Sélénia, furieuse.

- Tu l'as fait exprès, hein ? Tu ne pouvais pas attendre dix secondes avant de faire le clown ?

- J'ai une mission très importante, lui rétorque Bétamèche, sérieux comme un Pape.

- Ah ? Parce que la mienne, de mission, elle n'est pas importante ?! Je dois sortir l'épée magique pour aller combattre M... le maudit !

Bétamèche hausse les épaules.

- Tu es beaucoup trop orgueilleuse pour sortir cette épée de la roche, tu le sais bien !

- Dis-moi, Monsieur-je-sais-tout ! réplique-t-elle, vexée, il n'y aurait pas un peu de jalousie, dans tes propos ?

- Pas du tout ! répond Bétamèche, en levant le nez au ciel.

- Bon ! Arrêtez de vous chamailler tous les deux ! tranche le Roi en avançant jusqu'à eux. Bétamèche ?! C'est une cérémonie importante. J'espère que tu as une bonne raison pour venir la troubler de la sorte.

- Oui, Père. Le rayon des terres du haut s'est ouvert aujourd'hui, lui assure Bétamèche.

La rumeur traverse la foule qui s'agite instantanément.

- Qui a osé ? s'écrie le Roi, de sa voix de ténor. Bétamèche s'avance devant son père immense.

- Il s'appelle Arthur, dit-il de sa petite voix timide. C'est le petit-fils d'Archibald.

L'assistance est en émoi. Le nom d'Archibald résonne dans toutes les mémoires. Le Roi est un peu troublé.

- Et... Que veut-il cet... Arthur ? questionne-t-il.

- Il veut parler au conseil. Il dit qu'un grand malheur va s'abattre sur nous et que lui seul peut nous sauver.