La tribune s'embrase. On est au bord de la panique. De l'émeute.
Sélénia pousse son frère du bras et vient prendre sa place, face au Roi.
- Notre grand malheur s'appelle M. le maudit et nous n'avons que faire de cet Arthur ! C'est à moi, Sélénia, princesse de sang, que revient la tâche de protéger notre peuple. Sans plus attendre, elle se retourne et va directement à l'épée. Elle pose sa main sur la poignée et tente de sortir l'objet d'un geste gracieux.
Mais la grâce ne doit pas être utile pour ce genre d'exercice, car l'épée n'a pas bougé d'un millimètre. Elle essaye donc la force, en employant les deux mains.
Rien ne se passe. L'arme reste soudée.
Elle y met les deux mains, les deux pieds, se contorsionne, grimace, hurle...
Rien n'y fait. C'est la confusion dans la foule. Dans le regard du Roi aussi, qui semble profondément déçu et sûrement un peu inquiet.
Sélénia, épuisée, s'arrête une seconde pour reprendre son souffle.
- Tu vois : beaucoup trop orgueilleuse. Je te l'avais dit ! lui lance Bétamèche au passage.
- Oh toi ! lui répond Sélénia en s'avançant vers lui, les mains en avant, prête à l'étrangler.
- Sélénia ! hurle son père. La princesse s'arrête dans son élan.
- Ma fille, je suis désolé, lui dit-il avec affection. Nous savons à quel point tu aimes ton peuple mais... Ton cœur est trop chargé de haine et de vengeance.
- C'est faux, Père ! se défend-elle, les larmes au bord des yeux. C'est juste... c'est Bétamèche qui m'a énervée ! Je suis sûre que si je me calme une minute, je pourrai sortir cette épée et tout rentrera dans l'ordre !
Le Roi la regarde un instant. Il est sceptique. Comment expliquer à sa fille que cette fureur l'aveugle sans la vexer, sans la casser.
- Que ferais-tu si tu avais M. le maudit, là, devant toi ? lui demande simplement le Roi. Sélénia essaye de contenir cette haine qui ne demande qu'à s'exprimer.
- Je...je le traiterais comme il le mérite, assure-t-elle.
- C'est-à-dire ? insiste le Roi, jouant avec ses nerfs.
- Je... Je... Je l'étranglerais cette espèce de vermine ! Pour tous les crimes qu'il a commis et le malheur qu'il a fait s'abattre sur nous et aussi pour...
Sélénia réalise d'un seul coup dans quel piège elle vient de tomber.
- Je suis désolé, ma fille, mais tu n'es pas prête. Les pouvoirs de l'épée n'agissent qu'entre des mains animées de justice, pas de vengeance, lui explique son père.
- On fait quoi, alors ? On va laisser ce cloporte informe nous envahir, nous piller, nous égorger nous et nos enfants ? Sans rien dire ? Sans rien faire ? Sans rien tenter ? dit-elle en prenant la foule à témoin.
L'assemblée s'agite. Il y a évidemment du vrai dans le discours de la petite princesse.
- Qui va nous sauver ? hurle-t-elle pour conclure.
- Arthur ! lui répond Bétamèche avec ferveur. Il est notre seul espoir.
Sélénia lève les yeux au ciel. Le Roi réfléchit. La foule s'interroge.
Le conseil discute, puis adresse un signe favorable au souverain qui acquiesce.
- Vu les circonstances... et en mémoire d'Archibald, le conseil accepte d'écouter ce jeune homme.
Bétamèche hurle de joie, tandis que sa sœur se met à bouder, fidèle à son habitude.
La foule est en ébullition, comme à chaque fois que le spectacle propose des rebondissements. « Miro ? Préparez la liaison », lance le Roi.
La petite taupe s'exécute immédiatement. Elle saute dans son petit centre de contrôle, sorte de comptoir en arc de cercle regorgeant de manches et de tirettes en tous genres. Miro fait d'abord un rapide calcul sur son boulier, puis tire sur le manche numéro vingt-et-un. Un énorme miroir, monté sur des racines qui lui servent de cadre, sort du mur, comme un rétroviseur sortirait d'une voiture. Un deuxième miroir apparaît aussitôt, récupérant le reflet du premier miroir. Un troisième se dégage d'un plafond et capte à son tour le reflet.
Miro enclenche les manettes les unes après les autres et les miroirs apparaissent de partout, transportant la même image à travers la ville, à travers le long tunnel qui mène à la pièce où se trouve l'énorme lentille de la longue-vue, toujours plantée dans la terre.
Une cinquantaine de miroirs, au total, se sont alignés pour récupérer l'image de cette lentille.
Miro s'y met à deux mains pour actionner un nouveau manche. Une sorte de plante descend du plafond de la grotte, s'ouvre comme une fleur sous l'effet de la rosée et libère quatre boules lumineuses : une jaune, une rouge, une bleue et une verte. Quatre couleurs fondamentales qui doucement s'alignent et forment une lumière blanche et parfaite, comme un gros projecteur prêt à reproduire fidèlement l'image transportée par les miroirs. Il ne manque plus qu'un écran. Miro appuie sur une tirette, la seule dont le dessus soit en velours. Un immense écran se déroule d'un seul coup du plafond, envahissant le ciel de la ville.
À y voir de plus près, il s'agit de feuilles d'érable séchées, puis cousues les unes aux autres en un magnifique patchwork. Miro appuie sur un nouveau bouton. Un ultime miroir permet au reflet d'atteindre le projecteur, qui renvoie l'image sur l'écran géant.
Un œil gigantesque envahit la toile. C'est celui d'Arthur.
L'enfant, toujours à genoux dans son jardin, n'en revient pas. Il est au milieu du conseil des Minimoys, face au Roi. Ce dernier est d'ailleurs un peu impressionné par la taille de cet œil, qui laisse imaginer la hauteur de l'être humain qui se cache derrière.
Sélénia, elle, a tourné le dos à l'écran en signe de contestation. Le Roi reprend un peu de sa dignité et se racle la gorge. « Hum ! Eh bien, jeune Arthur, le conseil vous écoute, soyez bref. »
Arthur prend une grande inspiration.
- Un homme veut détruire le jardin qui vous abrite. Il vous reste une minute pour me faire passer dans votre monde afin que je puisse vous aider. Passé ce délai, je ne pourrai rien faire et vous serez totalement anéantis.
La phrase parcourt l'assistance comme un courant d'air. Le Roi semble paralysé par la nouvelle.
- ... Voilà qui est bref... et précis.
Il se tourne vers le conseil, aussi perdu qu'un banc de poissons dans un champ de blé.
Le Roi se retrouve donc seul, face à ses responsabilités.
- ... Ton grand-père était un sage et un grand homme. En sa mémoire, nous allons te faire confiance. Réveillez le passeur ! tonne-t-il en levant ses bras imposants.
Bétamèche hurle de joie et part en courant, bousculant au passage sa sœur toujours aussi boudeuse. Miro actionne une tirette en or et un énorme rideau de velours rouge vient masquer l'écran géant.
Chapitre 9
Arthur se retourne vers le chef de la tribu des Bongo-Matassalaï.
« Je crois que ça a marché », annonce-t-il timidement. Les guerriers n'en doutent pas une seconde. Ce n'est pas le cas d'Alfred qui ne comprend décidément rien à ce nouveau jeu qui réunit des fantômes de deux mètres quinze, un nain de jardin, un tapis de prières et une longue-vue. Bétamèche déboule dans la salle des passages, en une glissade qui n'en finit pas.
Il se rue sur un cocon de soie qui pend du plafond. « Passeur ! Passeur ! Réveillez-vous, il y a urgence ! », hurle-t-il en cognant au cocon. Pas de réponse. Bétamèche sort une lame bizarre de son couteau multifonctions. C'est un coupe-cocon, évidemment. Il fend la soie sur toute la largeur. Le passeur, qui dormait paisiblement la tête en bas, glisse à travers les parois soyeuses et s'écrase au sol : « Nom d'une boule à guimauve ! », marmonne le vieux Minimoy en se frottant la tête. Il dégage sa longue barbe blanche, emmêlée dans ses jambes, puis arrange les poils de ses oreilles : « Qui a osé ? »