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- Eileen voulait démontrer que l'énergie nucléaire était le pire danger jamais mis entre les mains de l'homme. Écrire sur Tchernobyl ou Three Mile Island, des sujets mille fois ressassés, ne l'intéressait pas. Elle cherchait un autre angle d'approche. De l'original.

Hill se leva, glissa une pièce dans le distributeur et sélectionna un Coca. Il proposa la canette à Lucie, mais elle refusa poliment.

- Elle a commencé de façon fracassante, avec un grand dossier sur les Radium girls, ces ouvrières américaines des années 1920, embauchées par l'US Radium Corporation. Il s'agissait d'une entreprise qui fabriquait des cadrans lumineux à base de radium, principalement pour l'armée américaine. La plupart de ces femmes sont mortes d'anémies, de fractures osseuses, de nécroses de la mâchoire, à cause de la radioactivité. Tout a été fait, dans ces années-là, pour étouffer l'affaire et dénigrer ces pauvres employées. Eileen a réussi à récupérer des rapports d'autopsie originaux pour étayer son article. D'après le document, les os de certaines ouvrières étaient si radioactifs, presque cent ans après, qu'ils embuaient le film transparent dans lequel ils étaient enroulés. Tout cela s'est passé bien avant les premiers macabres « exploits » de l'atome, mais qui en avait entendu parler ?

Lucie songea à la photo du type irradié, qu'avait montrée Hussières. Elle imagina alors ces femmes qui, chaque jour, s'exposaient aux radiations alors qu'elles voulaient simplement gagner leur croûte.

- Eileen a poursuivi sa quête, mis la main sur des vidéos, des documents déclassés des années 1940, où des médecins du projet Manhattan parlaient de statistiques, de « degré de tolérance » aux radiations. Ces sujets de discussion entre responsables scientifiques étaient édifiants et méritaient d'être connus de nos lecteurs. Par exemple, les chercheurs spécialisés dans la santé mesuraient la quantité de strontium radioactif dans les os des enfants du Nevada, après les explosions de bombes tests dans le désert. Ils estimaient alors le nombre de bombes que l'on pouvait faire exploser avant que la radioactivité dans les organismes de ces enfants dépasse un niveau critique. Niveau critique hautement discutable, d'ailleurs, qui pouvait mystérieusement varier du simple au triple. Là aussi, Eileen a publié ce cas. Mais il y en avait, selon elle, des centaines d'autres.

Des enfants, encore, songea Lucie. Comme ceux sur les photos trouvées chez Dassonville. Elle était désormais certaine que tout était lié : les recherches d'Eileen, la radioactivité, le manuscrit de l'Étranger irradié.

Hill n'avait toujours pas fini de tracer son plan, oscillant entre le crayon et le Coca.

- Eileen s'est passionnée au-delà du raisonnable pour le sujet. Elle a découvert des choses hallucinantes et complètement méconnues sur la course à la maîtrise de l'atome. Je pourrais vous en parler longtemps et...

- Je suis assez pressée, je dois aller chez elle le plus rapidement possible. Elle m'expliquera sur place.

Il se leva.

- Laissez-moi juste vous montrer son ultime article, il est extrêmement intéressant. Deux secondes.

Il disparut dans le couloir. Lucie soupira, elle perdait un temps précieux. D'un autre côté, certaines de ses questions trouvaient des réponses : Valérie Duprès, après son passage à l'Air Force, avait probablement réussi à se mettre en relation avec Eileen Mitgang. Les deux femmes avaient partagé les mêmes obsessions, la même quête, et Mitgang avait peut-être finalement fait part de ses vieilles découvertes à son homologue française.

Hill réapparut avec un journal. Il l'ouvrit et désigna un grand article.

- Voici son dernier coup d'éclat, qui date de 1998, quelques mois avant son départ. En 1972, l'Air Force a nettoyé certains sites pollués par les éléments radioactifs, des sites proches des réserves indiennes autour de Los Alamos. Des rapports ont été établis par l'armée de terre, et Eileen y a eu accès.

Lucie tiqua sur la photo en noir et blanc, au centre de l'article. Un gigantesque container, enterré sous ce qui ressemblait à une longue étendue désertique, était rempli de petites boîtes parfaitement rangées, frappées du fameux symbole à trois ailettes noires sur fond clair « Danger, radioactivité ». Autour, des militaires creusaient, vêtus de masques, de gants et de grosses parkas.

« 1428 boîtes en plomb et scellées pour éviter les fuites radioactives », disait la légende sous le cliché.

- Toutes ces boîtes renfermaient des carcasses d'animaux très détériorées, fit Hill d'un air grave. Un mélange d'os et de poils de ce qui avait été des chats, des chiens, mais aussi des singes. Lorsqu'elle a eu accès à ces documents, Eileen a évidemment creusé la piste. D'où provenaient tous ces animaux fortement irradiés ? Que leur était-il arrivé ? En fouinant dans des papiers déclassés, remontant des pistes comme un détective durant de longues semaines, elle a découvert qu'il existait un gigantesque centre d'expérimentation secret, en plein cœur de Los Alamos, où l'on testait les radiations sur les animaux. Il a été construit bien avant que l'Amérique largue ses bombes sur le Japon et a disparu en même temps que le projet Manhattan. Des années d'expériences horribles, comme si le désastre nucléaire dans le Pacifique n'avait pas suffi.

Il but une gorgée de boisson et termina de griffonner son plan.

- Après cet article, Eileen s'est enfoncée toujours plus dans les ténèbres. On ne la voyait jamais à son bureau, elle passait son temps dans les bibliothèques, les centres d'archives, ou au contact d'anciens ingénieurs des laboratoires de Los Alamos et de commissions indépendantes de recherche sur la radioactivité. Elle voulait aller encore plus loin et prenait des substances, pour tenir.

- Drogue ?

- Entre autres. J'ai fini par lui demander de partir.

- Vous l'avez virée ?

Hill acquiesça, les lèvres pincées. Des couches de graisse s'empilaient dans son cou, comme les soufflets d'un accordéon.

- On peut dire ça. Mais je crois que, même après son départ, elle a continué à s'acharner. Elle me disait souvent que, s'il y avait eu des expériences d'une si grande envergure sur les animaux, c'est que...

Lucie pensait à la petite annonce du "Figaro" et aux « cercueils de plomb, qui crépitent encore ». Mais aussi à tous ces enfants tatoués.

- ...il pouvait y en avoir eu sur les êtres humains, compléta-t-elle.

Il haussa les épaules.

- C'est ce qu'elle croyait dur comme fer. Elle était persuadée de trouver des informations dans des dossiers déclassés, qu'on aurait oublié de détruire et qui se seraient perdus dans l'administration. Cela arrivait souvent et constituait la moelle de notre journal. Mais moi, je vous avoue que ce genre d'expériences me paraît complètement improbable. Bref, toujours est-il que, depuis son accident, Eileen n'a quasiment plus jamais parlé à personne et reste terrée chez elle avec ses découvertes.

- Quelle était la date précise de cet accident de voiture qui a failli lui coûter la vie ?

Il tendit enfin le plan terminé à Lucie.

- Mi-1999, avril ou mai, je crois. Si vous cherchez un rapport avec ses recherches, il n'y en a pas. Personne n'a attenté à sa vie. Eileen a tué ce gamin en plein jour dans les rues de la ville, seule au volant, devant cinq témoins. Heureusement pour elle, les analyses toxicologiques n'avaient rien révélé, parce qu'elle serait en prison, à l'heure qu'il est.

- Ce document qu'elle a consulté en 1998 avait pour titre NMX-9, TEX-1 and ARI-2 Evolution. Ça vous parle ?

- Non, désolé.

- Savez-vous si Eileen s'était mise en contact avec des personnes particulières, avant son départ de votre journal ? Des noms vous reviennent-ils en tête ?