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Les clients de l’institut valsent sur le parquet briqué. Les rombières enfanfreluchées rivalisent d’élégance, que tu croirais une soirée de gala sous le Premier Empire (mais là, c’est seulement le troisième en pire). Les kroumes, eux, ont dénaphtaliné leurs blazers au revers gauche desquels s’étagent des décorations pas toujours identifiables.

— Y a des jambes d’bois qu’est en train d’s’dévisser ! rigole Béru.

Ils sont grotesques et touchants, ces podagres tourbillonnants, raidis par l’arthrose, et que l’âge fait chanceler. En y regardant de près, tu parviens à redéfinir ce qu’ils furent en leur jeunesse ; pour cela, il convient de faire un effort d’imagination. Il s’agit de noircir les poils, d’effacer les rides, d’emplir des décharnances. D’une façon générale, les dames se sont empâtées et les messieurs recroquevillés. Le dénominateur commun, c’est les regards gélatineux et les bouches défoncées par l’édentement qu’aucun râtelier n’arrive à compenser vraiment. Ça tourne, ça se heurte. Les pépères font des effets de bras, les mémères trottinent menu dans leurs robes longues.

Le Dénicheur

Tali lalali la lala

Tourne la vie, sonne l’heure. Valse sur des pierres tombales ! Mon cœur se serre. Ils ont vécu, baisé, valsé. Ils valsent encore. Bientôt ce sera enfin fini. Ils rentreront chez eux, sous terre. Remplacés par les vieux suivants. L’existence est une immense fabrique de vieillards.

Le Dénicheur.

Ils ont l’air content au milieu de leurs rhumatismes. Ils puent de la gueule, probablement. Du fétide incamouflable. Cachous parfumés à la noix d’arec. Lajaunie : fume ! Y en a qui lâchent des petites louisettes, because leurs anus mal étanches. Leur partenaire fait comme si pas entendu. D’ailleurs c’est constipé des feuilles tout ça, madame.

Le Dénicheur !Tali lalali la lala

Ç’aura été ça, leur destin : Le Dénicheur, un air de valse. Ils en sont au dernier mouvement. Ça ralentit. Se fige. Le silence va se faire ; tout s’immobilisera, s’éteindra, se glacera.

— T’sais qu’tu m’fais tout drôle, déguisé comm’ t’ v’là, me dit Bérurier. Habituellement d’habitude, c’est pas ton louque, l’travesti, tézigue. T’as pas l’style brésilien, ta pomme. Et pis en rabbin, ça t’change diamétral’ment, grand. Ces favoris qui t’dégueulent dans la barbe, on s’croive au Mur des Augmentations ! Y a qu’ton pif qui dénote : t’as pas l’tarin simiesque. Tu t’fusses transformé en cureton, tu fusses été plus rapprochant ; il est vrai qu’un curé n’porte pas d’piège à macaronis.

— Fais-moi plaisir, Gros : oublie-moi, soupiré-je. Tu vas me faire retapisser !

— J’ai l’droit de causer av’c un rabbin, non ?

J’assure mes lunettes aux verres légèrement teintés. Du bout des doigts, je vérifie discrètement que ma barbe et mes longs favoris tiennent parfaitement. Tout me semble O.K.

— Ton pote a pas l’air bouc-en-train, reprend le disert ; vise la frime qu’il trimbale ! Ça s’voye qu’y s’croive veuf et qu’il a la chiasse.

Effectivement, sanglé dans son bleu croisé en soie sauvage, il n’a pas très bonne mine, Alexis. Blafard, le regard brillant de détresse, il regarde autour de lui comme s’il se trouvait enfermé dans une cage de verre avec plein de serpents venimeux.

— Dommage qu’il n’eusse pas connu les gonziers d’la bande, ramène le Plantureux ; à moins qu’il n’eusse pas voulu s’affaler en plein d’vant Violette ?

— Non, il ne les connaît pas, dis-je. Ces gens ne sont pas si fous ! Il y a lurette qu’ils ont infiltré la clientèle d’ici. Ce sont des curistes comme les autres.

— Donc, y s’trouvent à pied d’oeuv’ ?

— Pas le moindre doute là-dessus ! Pour en revenir à Alex, dans ce micmac, il n’est que la quatorzième roue du carosse. C’est sa gerce qui drive l’attelage.

— Pourquoi tu l’as soporifiée au lieu d’l’obliger à causer ?

— Parce qu’elle n’aurait pas parlé, Gros.

— Mon zob ! Quand on veut faire causer quéqu’un, on l’ fait causer !

— Tu crois ça parce que tu as su faire se mettre à table quelques malfrats de seconde zone. Lucette, c’est de la cliente spéciale, Alexandre-Benoît. Quelqu’un qui a subi un entraînement poussé et que ni les tartes dans la gueule ni même certaines piqûres ne parviennent à réduire.

Fin du Dénicheur.

Ovations à l’adresse de Milou Ganache qui salue bas en exhibant les touches de son dentier. Magnanime, il désigne ses partenaires pour leur laisser les miettes de son succès.

Là-dessus, Cloclo Macheru se pointe sur le podium, légère comme une gazelle en verre filé. C’est l’animatrice de la soirée. Elle a montré son minois à Télé Vannes, il y a quelques années, au temps des cerises. Maintenant, elle assure des promotions dans les grandes surfaces et présente les soirées huppées. Un peu fanée, la mère. Un maquillage intense lui conserve des apparences, mais si tu la mates à moins de vingt mètres, tu t’aperçois qu’elle a la vitrine plissée soleil, de la peau en rab au cou, les loloches en bavette de bébé, et plus de carats qu’il y en a chez Cartier.

Pour essayer de réparer des ans l’irréparable outrage, elle porte une jupette ras-de-moule noire, avec un bustier rouge sur lequel est épinglée une énorme rose noire en plastique. Te dire qu’elle met des bas résille serait te faire injure, car avec ta brillante intelligence, tu l’avais déjà subodoré.

Cloclo Macheru a un rire immense, accentué au rouge Stendhal B38 dans des proportions telles qu’entre elle et Zavatta, il n’y a qu’une grosse bite et une forte paire de couilles de différence.

Elle donne à mort dans la gentillesse. Il y a chez cette fille un côté bénévole pour convoyer les malades à Lourdes.

Elle brinde à la foule, envoie des baisers, remue son vieux cul en goutte d’huile et lance :

— Très chers curistes et amis, je constate que l’ambiance est au rendez-vous de notre belle soirée, et que les danseurs de qualité sont en grand nombre. On les applaudit !

La salope !

Les vieux cons mouillent d’abondance. S’auto-acclament. Leurs prouesses, tu parles ! Prothèses sur la piste blanche ! La Cloclo faisandée arrête d’applaudir et reprend son micro qu’elle s’était placardé sous le bras, mais qu’elle aurait mieux fait de se carrer dans la moniche car ç’aurait été plus joyce.

— Et maintenant, très chers amis curistes, j’ai une grande, une immense nouvelle à vous annoncer. Notre cher institut compte un hôte de marque, une personnalité dont il serait vain de dire qu’elle est de premier plan. Arrivée discrètement ce matin pour une petite remise en condition de quelques jours, elle a bien voulu honorer de sa présence notre gala, et nous allons l’en remercier en lui faisant un accueil chaleureux. Mesdames, messieurs, c’est avec émotion que je vous annonce M. Richard Nixon, ancien Président des Etats-Unis.

Là, ils sont un peu sciés, les curistes. Et moi plus qu’eux. Ce matin, Alexis a bien avoué à Violette qu’il attendait un hôte de marque, étranger, précisait-il, mais il ignorait son identité. Top secret. On avait depuis lulure retenu la suite du Prince Barnabé de Vérolerie, à un nom bidon : John Smith. Et bon, voilà que c’est Richard Nixon qui déboule dans cet institut-abattoir. Tu parles d’un cadeau ! Bonne fête, papa ! Qu’on seringue l’ancien monarque en France et ça va déclencher un fameux circus !