Bon, voilà que je bute sur le corps de Félicien Jaume, il a pris une bastos dans la cage à serin et comme il s’agissait d’une balle explosive, son guignol a été déchiqueté. Le plastron de sa belle limouille amidonnée est complètement rouge.
Je m’élance vers Béru. Ce faisant, une douleur fulgurante me déchire la jambe comme si je venais de m’embrocher sur la pique acérée d’une grille. Pourtant, aucune détonation n’a retenti ; je me souviens alors qu’au moment où Jaume a dérouillé, j’ai ressenti un impact à ma guibolle en provenance de mon propre feu. Dans celui de l’action, je suis passé outre. Porté par l’énergie, dopé par le danger, j’ai oublié ma blessure, aussi incroyable que la chose puisse paraître. Mais maintenant elle se rappelle à mon bon souvenir et je craque.
J’essaie de me relever. Impossible ! Il est out, ton Sana. La jambe gauche de mon pantalon est plaquée à ma viande par le sang ! Quel carnage ! Il me vient des éblouissements.
Violette va pour s’élancer.
— Reste à l’abri, môme ! lui conseillé-je. Tu vas te faire seringuer !
Consciente du danger, elle se place hors de portée des tireurs.
Alors, l’un d’eux jacte depuis une lucarne de la cabine. Voix métallique. Un homme de commando ! Il sait appréhender une situation et prendre des décisions rapides.
— Quelqu’un m’entend ? s’informe-t-il.
— Oui ! répond Violette.
— Parfait. Voilà comment nous allons procéder. Pour l’instant nous tenons le commissaire en joue. Si quelqu’un s’approche de lui, nous faisons éclater la tête du quelqu’un. Si on tente de forcer la porte de la cabine, c’est celle de San-Antonio qui explose. Ça, c’est le premier point. Deuxième point : vous, la fille qui venez de me répondre, vous allez monter jusqu’à la cabine et vous nous servirez d’otage pendant qu’on filera d’ici. Exécution rapide, nous sommes pressés !
J’ai l’impression qu’un gigantesque métronome vient de se déclencher dans ma tronche. Les images se brouillent puis redeviennent nettes pour, aussitôt se gondoler comme une découverte de théâtre mal tendue. Je vois Violette se retirer de la salle. Elle court, mais une fois dans le hall, elle prend la direction opposée à l’escalier conduisant à la cabine. Aurait-elle les foies ? Ça m’étonnerait après la manière dont elle vient de se comporter… Sans doute va-t-elle chercher des renforts !
Je pense que j’ai toujours l’ami Tu-Tues en pogne. Je suis capable de tirer dans l’une des lucarnes et d’assaisonner l’un des mecs. Seulement il faut viser, pour ça, et eux qui ont le doigt sur la détente de leur arquebuse devanceraient mon geste. Ce serait suicidaire de ma part. Cela dit, ça leur ôterait leur seul argument de chantage ! Moi mort, ils ne pourraient plus exercer de pression ; l’emmerde c’est que je ne serais plus là pour assister à leur reddition ; or je n’abandonne jamais un film avant de voir la façon dont il finit.
— Eh bien ! lance le tueur, au bout d’un moment d’attente, pourquoi la femme ne vient-elle pas nous rejoindre ? Inutile d’essayer de nous berner ! Vous m’entendez, commissaire ?
— J’entends.
— Que fait-elle ?
— Je l’ignore.
— Si on ne nous donne pas satisfaction dans les trois minutes, je vous tue.
— Et après ? questionné-je placidement.
Là, je marque un point. Il a un temps de silence, dérouté.
— Après vous serez mort ! fait-il.
— Et vous prisonniers de votre nasse comme deux langoustes. Les forces spéciales d’intervention arriveront et vous mettront en charpie !
Pendant qu’on cause chiffons, tu sais ce que je vois radiner ? La Violette impériale portant un escabeau. Elle a posé ses chaussures et avance à pas de louve en rasant le mur sous la cabine de projection. Avec d’infinies précautions, elle dispose son escabeau au niveau des lucarnes.
Je m’efforce de ne plus la regarder afin de ne pas alerter les deux tueurs enfermés.
Je poursuis, la voix faiblissante :
— Vous l’avez dans le cul, les gars. Je suis touché et je sens que je me vide de mon sang. Vous pensez bien que le branle-bas de combat a commencé chez les perdreaux. Quand ils vont arriver et constater ce gâchis, ils n’auront plus une minute de répit avant de vous réduire en bouillie. Vous allez prendre tellement de balles dans le corps qu’ils devront se mettre à douze pour évacuer vos carcasses. La viande de flic, ça n’a pas de prix pour les flics. Nixon, ils en ont rien à branler, mais mon pote et moi, c’est plus cher que le caviar !
D’un regard en chanfrein, je suis l’opération « Violetta ». Cette môme, franchement, c’est la grande révélation de l’année. Ça vient de sortir ! Si je m’en tire, je la prends dans mon équipe ! Promis, juré !
Elle escalade les degrés de l’escabeau. Et sais-tu ce qu’elle tient à la main ? Non, je crois rêver, parole ! Une grenade, mon pote ! Une vraie, style ananas. Où l’a-t-elle pêchée ? Mystère. S’en sert-elle comme poudrier dans le civil ? Elle saisit la boucle avec ses dents, tire un coup sec.
Le sang-froid de ma pétroleuse ! Oh ! Seigneur, elle a plus de couilles que toute une escouade de gendarmes, cette fille ! Au lieu de virguler illico sa grenade par la lucarne, elle la garde dans la main, attendant l’ultime moment de la balancer pour que les deux fumeraux n’aient pas le temps de s’en saisir et de la rejeter. Mon âme s’élève en une intense imploration. « Mon Dieu, faites que ça ne lui pète pas à la gueule, Violetta ! Faites qu’elle ne se goure pas dans son décompte des secondes. »
Ouf ! Le geste auguste du semeur, enfin. Elle vient de lancer sa mandarine par la lucarne la plus basse. Qu’à peine elle l’a larguée, l’engin explose. Il n’a pas dû toucher le sol. C’est le badaboum inouï, surtout dans un local exigu, tu parles ! Une partie de la cloison séparant la cabine de la salle de bal est anéantie. Ça fait une énorme brèche. On aperçoit l’appareil de projection disloqué avec un type incrusté dedans. Ça compose une sculpture drôlement surréaliste : chair et acier ! Y aurait que César ou bien Tapiès pour créer une œuvre de ce tonneau. Quant au second tueur, lui, il est couché au sol, un de ses bras sort, déchiqueté, par la brèche, et on l’entend geindre.
Le souffle de la grenade a renversé l’escabeau sur lequel s’était juchée Violette. La môme, contusionnée, se dépêtre de l’ustensile en jurant comme cent charretiers dont les bourrins se sont emballés. Elle masse son bon gros cul où l’hématome (de Savoie) doit s’épanouir.
Alors une voix retentit :
— Bravo, ma Viovio ! T’es une vraie guerrière. La Jeanne d’Arc, à t’ comparerer, était jus’ bonne à faire des frites aux troupiers ! Vous pouvez vous mett’ stand upe, Mystère the Président, et émergencer. J’vous ai remparté d’mon corps, bute céréal not danger now maint’nant. Les grands vilains l’ont in the baba, Mystère Président ; very profondly. In the backside la balayette, comme on dit chez vous ! Faut qu’on va aller s’changer, moi et vous, biscotte l’vieux qu’a gobé des bastos, ici présent, nous a salement aspergés. V’savez, à son âge, la pisse, la merde ou l’ sang, on s’relâche.
Béru se dresse et tend la main à Nixon pour l’aider à en faire autant.
J’éprouve un soulagement infini, un lumineux sentiment de gratitude. Et puis une faiblesse capiteuse m’aspire et je vais me perdre dans des nuages roses.