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Et celles de Laure me paraissaient claires : « Elle a d’abord fait sur moi, à l’âge bête, une petite fixation. J’étais là. J’étais le seul homme de l’entourage et le mari de la sœur aînée qu’une cadette jalouse toujours un peu. Béguin d’adolescente : ce sucre fond vite. Mais la guerre est venue, écartant les épouseurs et Gisèle est morte, lui laissant les gosses sur les bras. Laure a attendu et à mon retour, faute d’occasions, elle a continué d’attendre, si bien qu’elle a fini par croire que c’était moi qu’elle attendait. Femme à demi casée, femme à demi gâchée. Elle n’a, malgré la différence d’âge, même plus envie de faire mieux. Elle s’est identifiée à la maison, accrochée aux enfants. Elle donne mon nom à ses habitudes. »

Aux miennes, malheureusement, bien qu’elles fussent les mêmes, je n’avais pas envie de donner son nom. Que Laure fût une ménagère efficace, infatigable, attentive et gratuite, je n’en disconvenais pas. Mais épouse-t-on une femme pour des qualités ancillaires, comme on épouserait sa bonne ? Son affection pour les enfants, sa délicatesse me touchaient plus, comme sa discrétion, son souci de ne jamais s’imposer, de ne pas jouer l’indispensable — qu’elle était, en fait — et la confusion qui la mettait en fuite dès que sa mère chantait, devant moi, ses louanges. Moins jolie que sa sœur et pâtissant de la comparaison avec mes souvenirs, elle était bien plus jeune, donc en réalité, plus fraîche, plus désirable que n’eût été Gisèle, si elle avait survécu ; assez désirable même, malgré ses blouses et ses fanchons, pour intéresser l’œil, de temps à autre, à son décolleté. Mais incapable de s’en aviser, elle l’était plus encore d’en tirer parti ; et je n’accordais moi-même aucune importance à ces tentations, vite éteintes sous la paupière, comme le sont tant d’autres qu’allument en nous d’accortes passantes et qui ne nous incitent pas pour autant à nous méconduire ou à nous précipiter à la mairie.

Coup de chapeau à ses qualités, coup d’œil prudent à ses charmes. À la gratitude près, qui était vive, cela s’appelle indifférence et le handicap est sérieux, même pour un homme capable — je l’avais déjà démontré — de s’attacher après coup. Mais Laure avait encore contre elle d’être une Hombourg, d’être la sœur de Gisèle ; et la mienne, comme telle définie, installée dans ma maison, dans mon train-train. Le fait de m’être dévouée l’empêchait presque, en un sens, de m’être vouée. Que tout fût en place n’arrangeait rien. Bien au contraire. Même si je n’avais pas eu d’autres projets pour faire une fin, avec une autre femme, vraiment choisie, j’aurais envisagé avec aussi peu d’enthousiasme d’épouser Laure, cette remplaçante, dont le pire tort était justement de prendre la suite, de me la faire prendre avec elle. Je me souviens d’une phrase lancée — à Marie, bien entendu — le lendemain de l’accrochage avec ma belle-mère :

« Avec Laure, ce ne serait pas un mariage, mais une reconduction ! »

Aveu significatif, qui ne se sépare pas des commentaires de Marie, servis en deux temps. D’abord, du bout des lèvres :

« C’est vrai, mais depuis des années tu ne fais rien d’autre que de la reconduire, ta vie, dans l’attente. »

Puis d’une voix bizarre, mi-rieuse, mi-sérieuse, glissée sous les dents et qui, devenue plus fréquente, commençait à m’inquiéter :

« Tu ne dis pas tout, d’ailleurs. Ou tu l’ignores. Mais moi, je ne le sais que trop : aimer Monsieur, ce n’est pas tellement pour lui une référence. Il se roule si bien dans sa modestie, il se déplaît si fort qu’il n’admet pas de plaire. Tu es persuadé que Gisèle t’avait épousé par erreur, par inattention. De Laure, qui a eu le temps de réfléchir, tu penses confusément qu’elle n’a pas le choix difficile : ce qui la rabaisse à tes yeux. Ou encore qu’elle a pitié : ce qui tout de même te désoblige. Et ne parlons pas de moi… »

Il me faut pourtant bien parler d’elle, maintenant. De ce côté, ma gêne était peut-être moindre, mais la situation aussi fausse. En me taisant devant Laure, en confiant tout à Marie, j’abusais de la même patience ; et dans l’espoir de lasser l’une, dans celui de ne pas lasser l’autre, je cherchais à gagner du temps, à repousser l’heure des explications. Je me revois, tassé dans un gémissant fauteuil d’osier, devant Marie, qui surveillait sa bouilloire. Je m’entends lui raconter la scène avec Mamette et souffler, mollement satisfait :

« Enfin, je m’en suis tiré !

— Tiré de quoi ? On comprend qu’elle veuille savoir à quoi s’en tenir », jeta Marie.

Elle fit trois pas vers la fenêtre, en retenant sa jambe, comme elle le faisait devant ses élèves. Elle tapotait les vitres, nerveusement ; elle ne disait plus rien. Mais je comprenais trop bien ce qu’elle criait, à bouche fermée : « Et moi ? Saurai-je enfin à quoi m’en tenir ? Ton alibi, là-bas, ce sont ces liens de famille. Ton alibi, ici, c’est l’amitié. Et tu m’assotes de confidences, tu jases, tu jases, tu me répètes cent fois les motifs pour lesquels tu n’épouseras pas Laure, sans lâcher un mot de ceux qui te pousseraient vers une autre. Où en es-tu ? Où en sommes-nous ? Cela va-t-il encore durer longtemps ? »

Soudain elle revint de la fenêtre, boitant bas. Et je me souvins de l’entrevue que je lui avais ménagée avec Maman, quinze ans plus tôt, alors que j’espérais en faire ma fiancée. Refusant de tricher, elle était arrivée, dopant de toute sa jambe. Par loyauté, je pense. Et ma mère, après son départ, avait murmuré : « Quel dommage ! La fille est remarquable et deux traitements de professeur, au lieu d’un, c’était à considérer. Mais vraiment elle boite trop, nous ne pouvons pas. »

Cette fois encore, Marie dopait de toute sa jambe : avec beaucoup d’à-propos. « Je suis une pauvre dot, disait la jambe. Qui me porte ne peut être soupçonnée d’erreur ni de pitié. Est-ce que je boite assez fort pour te rassurer ? » Elle me rassurait, en effet, comme ces deux mariages manqués, avoués par Marie et qui, dans l’infortune, nous mettaient à égalité. De quoi s’inquiétait-elle ? Le fait de l’avoir retrouvée, après l’avoir perdue de vue, oubliée, m’apparaissait comme un signe. Je ne suis pas de ces frénétiques qui bouleversent leur vie — et celle de leurs proches — pour une femme. Mais si j’en souhaitais une, c’était bien elle. Avec Marie je retrouvais à la fois ma jeunesse et mon âge, une amitié et ce que je préfère appeler, par simplicité, un attachement. Un attachement libre. Nullement cerné par des obligations, des pressions, des arguments extérieurs. Ne me priant pas d’en bas, avec la patience harassante, les paupières tombées de Laure, mais d’en haut, avec l’assurance de ce regard vert qui ne se laissait point enfermer sous les cils, de cette bouche aux commissures un peu fripées et frémissantes, qui articulait posément :

« Il faudra pourtant bien te décider, Daniel. »