La bouilloire chantait. Marie étendit le bras vers la boîte à thé. Mais comme je bafouillais quelques phrases, vaguement encourageantes, elle haussa les épaules :
« Laisse, dit-elle, tu me fatigues. »
Une minute de silence nous soulagea. Elle restait figée, toujours debout devant moi et je lui trouvais cette grâce seconde que nous avons tous connue chez nos mères, ce charme en péril où s’abolit le règne bref de la peau et qui rend les femmes plus intérieures, comme si leurs premières rides, autour des yeux, en faisaient mieux rayonner l’éclat. Enfin Marie s’anima.
« Les petits, ça va ? demanda-t-elle.
— Oui, merci. Ça va même très bien. Michel est ébouriffant : 16,4 de moyenne. Et Bruno, lui-même, a trouvé moyen de figurer au tableau. J’ai eu peur un moment de le voir redoubler sa quatrième, mais le voilà qui démarre. Il change, d’ailleurs. Il est presque accessible. »
Le réveil — un tout petit réveil tapi sur une étagère — laissa filer quelques secondes.
« Le petit bougre t’a-t-il assez fait peur ! De ce côté-là, au moins, il y a du progrès », reprit Marie.
Sans conviction. Et de nouveau songeuse. Pour sortir les gâteaux, trop secs, pour empoigner la théière, ses gestes me parurent saccadés. Le passe-thé se décrocha, vint souiller le napperon. Marie non plus ne disait pas tout, taisait le véritable obstacle, le seul avantage de Laure. Oui, j’aurais dû écarter celle-ci, mais les enfants ne le voulaient pas. Oui, j’aurais dû épouser celle-là, mais les enfants ne le voulaient pas. Aucun des trois. Ni Louise que le seul nom de Marie transformait en statue de sel. Ni Michel qui devant moi osait dire : « La prof de Villemomble a téléphoné », et derrière moi, je le savais, disait : « la patte folle ». Et encore moins Bruno dont renaissait, à la moindre allusion, le sifflotement solitaire et farouche. La conversation languit, le thé tiédit dans ma tasse, à moitié vide et où le sucre n’avait pas fondu.
« Que fais-tu de tes vacances ? dit encore Marie.
— Nous irons à L’Émeronce, évidemment.
— Tâche au moins de m’écrire. »
Je l’embrassai, ce que je faisais rarement. Mais dans la rue l’humeur me gagna ; et même la mauvaise foi. Ce refuge allait-il devenir incertain ? Serais-je désormais à Villemomble aussi guetté qu’à Chelles ? Ce qu’espérait Marie, je l’espérais aussi. Mais y parvenir n’était pas le problème le plus urgent. Voilà que brusquement je repensais à Bruno. Les vacances approchaient, où, poil au vent, nous aurions sur le sable plus aisément raison de M. Astin.
V
Six semaines de vacances, c’est notre tarif, nous nous y sommes toujours tenus ; et nous les avons toujours passées à la maison d’Anetz, à L’Émeronce, qui nous évite, chaque année, une location.
Perdue au bout d’une tortueuse vicinale aux talus hérissés de têtards d’aune, aux fossés si profonds qu’y remonte l’anguille, L’Émeronce, ce n’est pas une propriété. Près d’une cale désaffectée, d’un semblant de plage, ce n’est qu’un poste de pêche, inabordable l’hiver quand les Ponts et Chaussées ferment les barrières de crue. Une bicoque sans valeur, en pierre rousse, entremêlée d’ardoise à bâtir. Une ancienne écurie, pour être précis, flanquée d’un four à chanvre, juchée sur une terrasse qui fut une plate-forme à fumier et qui devient une île à chaque inondation. Abritée par deux ormes géants, dont les racines maintiennent la butte, elle domine sept cents mètres de basse Loire.
Nous avons là trois pièces chaulées, presque vides, un campement, dont l’inconfort nous offre au moins un des rares paysages qui ne soient pas devenus un rendez-vous de saucissonneurs. Comme beaucoup de gens qui ont toujours habité près d’une rivière, je sais mal me passer d’eau et la plus belle lumière provençale ne m’en rembourserait pas : mon œil a soif. Bien que fief des Hombourg, j’aime ce coin, où flue une brume plus blonde que les nôtres, portée par un courant plus vif, que font chanter les épis noyés. Et le fait qu’à la mort de Gisèle et de son père, L’Émeronce soit passée à mes enfants (Laure gardant la maison de Chelles, en indivision avec sa mère) n’est pas pour me déplaire. M. Astin, à Anetz, est chez eux : leur invité, leur camarade, plus que leur père. Quand sa maladresse dérame à contretemps, rate un ferrage, il se sent, il se croit, il est sans doute plus proche d’eux, plus assuré de leur joie pointue, de leur narquoise gentillesse. À L’Émeronce, je suis autre. Nous sommes tous autres, Laure comprise. Et il n’y a que Mamette qui ne puisse s’y faire, qui ronchonne, qui regrette sa fenêtre, son cactus, son chat, ses guéridons, ses ficelles-miracles.
Regrets relatifs, certes, mais assez virulents pour nous obliger à respecter les fameuses six semaines, séjour maximum qu’elle pût accepter sans se rendre vraiment insupportable. Marie me conseillait, depuis deux ans, d’envoyer ensuite mes enfants dans des camps de la Mutuelle, pour y respirer, sans moi, un supplément d’oxygène. Par bonheur, les intéressés eux-mêmes ne le réclamaient pas. Mamette grognait : « Pourquoi ? Ils ont déjà deux jardins. » Laure laissait entendre qu’à son avis — ses avis sont toujours feutrés, quêteurs, prêts à épouser les miens — ce serait peut-être bon pour les garçons, moins utile pour Louise. Moi, sans l’avouer, je pensais le contraire et malgré les délais d’inscription je murmurai : « Nous verrons » comme un pour qui c’est tout vu. Expédier les enfants dans une colonie, c’était, forcément, y expédier Bruno et contrevenir à ma politique de présence paternelle.
Ces vacances-ci donc ne différeront point des précédentes. Trêve sur grève : quarante jours qui pour la seule Marie feront figure de carême. L’intérêt de L’Émeronce, par définition, c’est qu’il ne s’y passe rien ; et comme les autres fois en effet il ne s’y passera rien. Presque rien. Je ne veux pas céder à la manie que j’ai, que nous avons tous de faire des dates. Nos transformations sont trop lentes pour nous être sensibles. Leurs signes avant-coureurs sont longuement négligés. Tout « révélateur » qu’il soit, le dernier incident, celui dont nous prenons conscience, peut-être insignifiant. Mais la goutte est censée faire déborder le vase. Ironie digne de mon intuition : un fleuve va s’en charger.
Nous y voici. Pas de vent, pas de courant, nulle excuse. Sous le ciel rougeoyant qu’elle dissout, une Loire encore tiède glisse à peine, lisse ses bancs, où piètent mollement des mouettes engourdies par l’approche du soir. Du haut de la butte, Mamette, tassée dans son fauteuil roulant et Laure, qui tricote, nous observent. Nous avons sorti la plate, empruntée au père Cornavelle, l’unique voisin, mi-fermier, mi-braconnier d’eau douce. Selon les rites qu’il nous a enseignés, la cordée est pliée à l’arrière ; ses pierres de plombée gisent dans le bateau, ses hameçons embecqués de tortillantes âchées pendent, répartis le long du bord pour éviter les accrochages. Les gaffes en l’air, nous laissons aller, l’œil sur les fonds, cherchant à repérer ces petits trous qui dans le sable, où elles ont foui, signalent le passage des plies. Nymphe un peu dégoûtée et surtout soucieuse d’extorquer de l’ambre au soleil, Louise fredonne et pigeonne, sans cesse rajustant son pointu soutien-gorge. Michel, ce bel éphèbe dont le caleçon de bain n’altère pas l’éternel sérieux, accorde toute son attention aux bouées du grand chenal et murmure :
« Si j’avais ma montre, je te calculerais la vitesse du courant. »
Bruno, quasi nu, scrute le secteur avec une attention d’Indien maigre, comme si en dépendait sa subsistance. Mais voici des traces, rondes il est vrai et non triangulaires. Je me penche plus avant, je dis :