« Si tu m’attrapes, tu auras raison. Mais je ne voulais pas perdre tous nos vers.
— Viens, le serein tombe. »
Sa confiance m’étrangle. M’aurait-il deviné ? Il esquisse un galop, se ravise soudain et m’attend, le cou tendu, les yeux graves. Nous rentrerons sans un mot de plus, dans la fraîcheur où les ormes commencent à frémir.
VI
Il était temps. Après m’être longtemps répété : il est trop tard, j’allais souvent me redire cette phrase. Sans trop de satisfaction. Sans motif précis. Il était temps, en effet : mais de quoi ? J’ai beau me méfier des dates, je découpe tout de même des tranches dans mon passé. Pour moi septième et sixième (car je compte en prof, d’après les classes de Bruno) ont été notre plus mauvaise période. Sixième redoublée, cinquième et quatrième, c’est la reconquête. Nous approchons de ce qui deviendra « ma belle époque ». Mais la troisième sera encore une période de transition : confuse et fluide.
Fluide, surtout. Elle l’eût été, de toute façon, pour des raisons banales, communes à la plupart des familles. Il est un temps, même pour les meilleures, où les uns ne suivent plus quand les autres s’égarent. Les ascendants semblent décliner, tandis que (et en partie parce que) les descendants montent, font la poussée brusque et fragile de l’asperge. En face de ceux-ci, assaillis par l’adolescence, les adultes franchissaient tous un cap : Mme Hombourg celui des soixante-dix, Laure celui de la trentaine, Marie et moi celui de la quarantaine.
C’est une situation dans laquelle on a du mal à voir clair sur l’instant et plus encore après coup. Je regrette parfois de n’avoir jamais tenu de journal : les choses y prennent leur véritable aspect, progressif, dans l’émiettement du quotidien. Mais je ne m’en suis jamais cru digne (et j’en ai aussi été détourné par la découverte d’un agenda de mon père où l’on pouvait lire, à la date de ma naissance : Payé 850 francs à Levasseur pour le toit. Dîner chez Rodolphe. Pâté de prunes sensationnel, Louise en a mal au ventre. Puis en post-scriptum, hâtivement crayonné : Minuit. Erreur. C’était Daniel). À défaut de carnet, du reste, j’ai une autre manie, contractée pendant mes cours d’étudiant respectueux et dont je devais abuser dans les silences pénibles de la maison. Réfugié, sous mes cils, j’observe — et je m’observe — à la petite semaine ; je prends, mentalement, des notes, je me griffonne la mémoire. C’est une de mes faiblesses que de relire ensuite, de commenter des nuits entières, cette espèce de journal de tête, en faisant défiler, une par une, les sept personnes qui — moi inclus — ont composé mon univers.
Pour faire vraiment le point — comme j’appelais la chose — la ressource était mince. Contentons-nous-en et dans le même ordre, mes sept, retrouvons-les encore.
Mamette. (Honneur à l’âge, si vous voulez. On expédie d’abord ce qui compte le moins.)
Les vacances, l’air de la Loire, selon elle, ne lui avaient rien valu. Elle se ratatinait. Elle n’offrait plus, sous la masse de ses cheveux blanc-jaune, qu’une réduction amazonienne, une petite tête aux yeux cousus de sommeil.
Se méfier de ce sommeil demeurait sage, néanmoins : Mme Hombourg n’avait pas renoncé. Laure, notre perle, le refrain tournait au radotage ; et de temps en temps, sous la lèvre pendante, le chicot s’animait, une langue de lézard se mettait à frétiller. On m’associait à la décrépitude. On parlait de mon âge, pour souligner l’urgence de faire une fin :
« Quadragénaire, Daniel ! Nous voilà du même bord. Avez-vous remarqué ? C’est à quarante ans qu’on devient génaire. Et qui dit génaire dit gêneur. Vous l’êtes quatre fois, moi sept. Pour nous débarrasser de l’étiquette, il faut maintenant passer le nona, filer jusqu’à cent, mériter une considération exceptionnelle pour un beau cas de résistance de l’espèce… »
La méninge devenue un peu chiche, Mme Hombourg resuçait sa trouvaille :
« Et vous êtes toujours célibataire ! Un célibagénaire, oui, mon pauvre Daniel. »
Laure. Des trente ans de celle-ci, pas un mot dans la bouche de sa mère. C’était pourtant sans importance pour la petite belle-sœur installée d’avance dans la trentaine. Elle ne changeait guère, elle ne changerait plus avant longtemps. Il y a de fragiles vieilles filles, à utiliser avant le, comme les médicaments. Il y en a d’autres du genre conserve, plus résistantes, mais qui s’aigrissent. Laure était décidément du genre confiture : défendue par cette patience, cette douceur, ce sucre qui va s’épaississant à la surface du pot.
Silencieuse, toujours. Invisible dans l’ubiquité. Continuant à s’occuper de tout ce que nous, les hommes, nous appelons les petites choses et s’y démenant, se faisant décidément une fête de ces accablants fétus. La fourmi ténue, la fourmi tenace, qui fait rêver aux cigales. Délicate pourtant : mais avec cette indécrottable déférence qui lui interdisait de sembler délicieuse.
Seule nouveauté, avouée par les cordes de chanvre où séchait la lessive : Laure ne portait plus de combinaisons de toile ourlées au point cocotte, de culottes de jersey. Depuis que Louise l’avait raillée devant moi, elle faisait, comme elle, sécher du nylon blanc, de tendres riens, sur quoi fleurissaient des coquines et multicolores épingles de plastique.
Pour le reste, résolument conservatrice.
Louise. Celle-là ne le serait pas du tout. Au physique et bien qu’elle me ressemblât (les filles ont de ces tours pour enjoliver les ressemblances), elle devenait plus qu’agréable. Il lui restait encore un teint de celluloïd, mais elle poudrait ce baigneur, avec application, d’une oreille à l’autre.
Au moral, j’en étais moins content. Elle tanguait de la hanche, se retournait sur son sillage, ravie d’y découvrir un garçon furtif, travaillait mal, sabotait sa rhéto. À la maison elle commençait à flûter haut, cherchait à prendre le pas sur Laure, à qui toutefois elle laissait très volontiers l’ouvrage, y compris le soin de laver son linge. Qu’elle fût moins chatte et s’écartât un peu de son père pour rechercher les complicités féminines nécessaires à ses dix-sept ans, j’y souscrivais. Mais sa grand-mère et sa tante n’en bénéficiaient pas. Louise leur préférait la petite Lebleye et d’autres bécasses, étroitement empantalonnées, qui l’accompagnaient parfois jusqu’à la grille :
« Ton vieux te fait habiter au diable ! criait l’une.
— Z’yeutez la crèche ! » criait l’autre perchée sur un vélo d’homme et pédalant, les genoux écartés, pour emmener plus loin une troisième copine assise sur le cadre.
Et Louise rentrait, suivie par des cheveux rebelles, pour nous piquer vaguement du bec et se précipiter sur le tourne-disques.
Michel. Lui aussi faisait l’apprentissage de l’insolence. Mais négligente chez Louise, entrecoupée de sursauts, de frétillements qui la rendaient candide, l’insolence chez Michel s’entourait de garanties, devenait le mordant du raisonnable.