Elle m’observait du coin de l’œil, finaude, pour voir si j’étais vraiment très en colère ; elle tirait sur sa robe, feignait de s’intéresser aux pressions de la fermeture qui craquaient, délicatement, comme des puces écrasées, entre deux bouts de doigts aux ongles vernis. « Sa mère », pensai-je soudain, hargneux et attendri, en reprenant :
« Je t’ai vue, par hasard. Je n’ai pas voulu faire d’esclandre dans la rue. Je n’ai pas voulu en faire ici. Mais tu vas m’expliquer… »
Expliquer quoi ? Comment à dix-sept ans les coquettes se prouvent que, justement, elles ont dix-sept ans ?
« Nous ne faisions pas de mal », dit Louise, piteuse.
Où commençait-il le mal, pour elle ? À la cession d’un excès de rouge, à l’intervention des mains, aux premiers ou aux derniers outrages ? Elle n’avait sans doute pas été embrassée ; seulement un peu encensée d’haleine, émoustillée de regards. Nous n’étions plus au temps de Mamette dont la verte morale aime les vertes formules et qui proclame : « Rien, c’est rien. Une pucelle ne fait pas le détail. » Louise ferait le détail, c’était probable, comme toute cette génération que la nôtre juge sèchement et dont elle est pourtant responsable. Je grognai :
« Qui est-ce ?
— André Rouy, un copain. Il est en rhéto, avec Michel.
— Alors ne vous cachez pas. Je ne t’interdis pas d’avoir des amis. Je ne veux pas te rencontrer avec eux dans les coins. »
Louise releva la tête, visiblement ravie d’en être quitte à bon compte et le père moderne, compréhensif, sachant faire la part du feu, redescendit l’escalier, en rougissant. À la vérité ce n’était pas le moment de me mettre ma fille à dos. Une seconde, j’avais même failli enchaîner : « À propos, je voulais aussi t’annoncer que je vais épouser Mlle Germin », j’avais failli échanger mansuétude pour mansuétude. Un père moderne ! J’en faisais un beau, moi qui, récusant les tabous, conservais la pruderie farouche des marguilliers qui furent nos grands-pères et tremblais à l’idée d’ouvrir la bouche pour avertir mes enfants et remplacer chez eux la vieille peur, mêlée à la vieille curiosité de « ces choses », par cette bonne franchise familiale qui est la seule véritable éducation sexuelle. En fait de précautions, Laure — une jeune fille ! — était censée y avoir pourvu pour Louise, lorsque la petite avait été réglée, à une date que je n’aurais su préciser, faute d’en avoir été instruit et de m’en être préoccupé. À Michel j’avais donné Ce qu’un jeune homme doit savoir pour ses quinze ans. Il l’avait rangé entre deux dictionnaires et j’espérais que Bruno l’y avait déniché. C’était tout. Je laissais le reste à leur innocence, bon Joseph distribuant ses lis, géniteur décidé à oublier que ses garçons ont aussi des génitoires et s’imaginant vaguement qu’ils font une puberté de marbre, qu’ils n’ont rien à confier à la discrétion de leurs mouchoirs.
Je ressassais ces choses, avec ennui — et parce que ma faute, en somme, me les faisait voir sous un autre jour — quand mes enfants me rejoignirent dans le vivoir. Louise avait un petit air contrit, une gentillesse de chatte qui a chapardé l’escalope. Nous passâmes au mair, pour y trouver une Mamette rare : châtaigne pour une fois sans bogue. Laure fut presque gaie, Michel aimable, Bruno bavard. Un fait exprès ! Une conjuration que je renforçais en débordant d’attentions pour tout le monde, en faisant le joli cœur avec une hypocrisie de dentiste qui va vous arracher une dent. Le soir vint, inutile : puis la nuit, le lundi, le lycée, le chapeau, la serviette de Marie, qui m’attendait à la porte.
« Alors, fit-elle, ça ne s’est pas trop mal passé ? »
Je l’embrassai devant trois élèves qui traînaient leur cartable. Petite compensation : il était plus facile de m’afficher à Villemomble qu’à Chelles. Puis j’avouai :
« Je n’ai pas voulu gâcher leur dimanche.
— Tu as préféré gâcher le mien. On ne peut pas épargner tout le monde », dit Marie, piquée.
Le soir même j’essayai de me jeter à l’eau. Au dîner (j’use, j’abuse des cènes de famille. Bon gré, mal gré, vos gens sont réunis, la fourchette vous donne une contenance et les bouchées meublent les silences)… Au dîner, j’annonçai, faisant mon sérieux :
« À propos, j’ai quelque chose d’important à vous dire… »
À propos : locution adverbiale des gênés pour servir à propos de rien de méchantes nouvelles. Quatre paires d’oreilles, habituées, traduisirent : « Attention, j’ai quelque chose de pénible à vous dire. » Quatre paires d’yeux se braquèrent sur moi. Ceux de Bruno, gris de granit et où s’allument, quand il s’excite, comme des parcelles de mica, me parurent insoutenables. Incapable d’aller plus loin, j’inventai, tout à trac, n’importe quoi :
« Au lieu de l’éternel Anetz, que j’aime bien, remarquez, nous pourrions peut-être, cette année, aller à la mer.
— Quelle idée ! fit Laure. Ça coûtera au moins cent mille francs.
— Ah ! non, chouette, dit Louise, moi j’aimerais Le Pouliguen. »
Balle manquée, en plein filet. Le mardi, le mercredi passèrent. Je m’arrangeais pour éviter Marie, en arrivant avec cinq minutes de retard au lycée, en repartant avec cinq minutes d’avance. Je rêvais de l’intervention d’un tiers ; mais en dehors de mon cousin Rodolphe, que je n’osais entreprendre, je ne connaissais personne qui fût susceptible de tenter une démarche auprès de ma belle-mère. Les tentations les plus saugrenues, les plus déshonorantes, m’assaillirent. Une lettre anonyme aurait pu créer l’incident : Madame, votre gendre s’apprête à convoler. Défendez donc votre fille. Mme Hombourg pouvait réagir, mais elle pouvait aussi brûler la lettre. Une visite directe valait mieux.
Rassemblant mon courage, je réussis, le jeudi matin, à franchir sa porte. Bien entendu, comme je n’allais jamais la voir seul, Mamette fut aussitôt sur ses gardes et sembla prendre un malin plaisir à déjouer les astuces que j’avais imaginées pour mener à bon port la conversation. Au bout d’une heure nous voguions toujours dans les balivernes et la salive commençait à me manquer, tandis que ma belle-mère postillonnait à merveille. Enfin elle me fit grâce et, contre toute attente, consentit même à me tendre la perche :
« Bon, cessons de chipoter les hors-d’œuvre et passons au rôti. Vous avez l’os en travers de la gorge, mon ami, ça se voit. Toussez un peu et confiez-moi ce désagrément. »
Je toussai, ce qui me valut un éclat de rire fêlé et l’offre d’un bonbon. Mais la phrase partit :
« Vous m’avez souvent conseillé de me remarier…
— Moi ? » fit Mme Hombourg, candide.
Dans sa bouche entrouverte, la langue se mit à tourner : on se consultait. Mais craignant de ma part quelque irréparable gaffe, Mamette ne prit point le temps de la tourner sept fois. Elle se réfugia vivement dans la bonne foi.
« Il est vrai que je vous aime bien et que je vous aurais volontiers donné ma petite Laure. »
Pause d’une fraction de seconde :
« Mais vous venez me dire, n’est-ce pas, que ce n’est pas possible et que, dans ces conditions, vous estimez ne plus pouvoir la garder ? »
Je hochai la tête. Elle hocha la tête à son tour, toute bonne, compréhensive, affligée. Mais hop, la vérité dépouillée, elle en jetait la peau. Elle disait, avec rondeur :
« Mais non, gardez-la donc, allez ! N’ayez pas de faux scrupules. Elle a compris. Elle a Michel, Louise et Bruno, c’est déjà beaucoup. Elle n’a peut-être pas choisi la meilleure part, en son temps ; mais cette part-là lui suffit et elle ne lui sera point ôtée. Je vous connais, Daniel, vous êtes un bon père. Vous avez pensé un moment, je sais, à épouser Mlle Germin, cette collègue infirme dont votre mère n’avait pas voulu. Je sais aussi pourquoi vous avez renoncé : fût-elle adoptive, on n’enlève pas une mère à ses enfants. »