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J’étais cloué. J’avais envie de saluer. Par précaution, du reste, Mamette rompait les chiens :

« Ne vous mettez pas martel en tête : il y a des problèmes plus sérieux. Puisque vous voici, parlons un peu de Louise. Je n’aime pas la voir, comme ça, rentrer tous les soirs entourée de petits miauleurs. Je m’inquiète sans doute à tort, mais les cajoleuses, l’âge venu, donnent souvent des frôleuses. Avec ce genre de filles on ne sait jamais : ça joue encore, la veille, à chat perché ; le lendemain ça joue à chat couché. »

Je la quittai, si démonté, que sur-le-champ je pris le seul parti convenable : je filai à Villemomble avouer mon impuissance à Marie qui m’attendait depuis trois jours. Elle ne le fit pas remarquer, mais ne me manqua pas :

« La vigilante Mamette, la silencieuse Laure, l’orgueilleux Michel, la trop jolie Louise et l’ombrageux Bruno, s’écria-t-elle, ça fait un tout, serré comme un chou. Tu ménages le chou. Moi, je suis l’horrible chèvre qui pourrait dévorer le chou : tu la ménages moins. Te voir à ce point esclave des tiens me rend folle. J’aime mes parents, mais je ne raterais pas ma vie pour eux. »

L’aigreur me gagnait moi aussi. J’eus envie de répliquer : « Tu en parles à ton aise. Tu n’as qu’une famille reçue. À celle-là on peut, au besoin, s’opposer, la naissance ne constituant point un engagement. À la famille que l’on a créée, c’est autre chose ! Nous lui devons exactement ce que Dieu, s’il existe, nous doit pour nous avoir obligés à être. » Mais comme tant d’autres, la réplique me resta pour compte. Je me contentai de plaider :

« Essaie de comprendre ! Nous serons bien avancés si nous commençons par mettre la maison sens dessus dessous. Je ne vois qu’une solution : une présence progressive. Viens tous les jeudis, par exemple. Ensuite tu viendras deux ou trois fois par semaine.

— J’y pensais, dit Marie, mais je ne voulais pas avoir l’air de m’imposer. »

Rassurée — il lui en fallait trop peu pour qu’elle fût vraiment forte — elle me garda jusqu’au soir. Quand je rentrai, soulagé moi-même par la perspective d’une semaine de répit où nous n’aurions, ni Marie ni moi, la salive amère, le couvert était mis. On m’attendait sans impatience. Laure était debout, très droite, dans le coin sombre qu’elle affectionne, au bout du vivoir et cette statue, pour ne rien perdre d’un temps qu’elle perdait depuis des années, tricotait, tricotait, en ne laissant bouger que ses doigts. Elle sourit. Louise vint me becqueter les pommettes. Il y avait de l’amitié dans l’air. Je surpris seulement le coup d’œil de Bruno, louchant vers le carillon.

La première visite de Marie se passa bien. Depuis des mois elle n’avait pas mis les pieds à la maison et cette absence avait sans doute été interprétée comme une renonciation. Son retour pouvait aussi la confirmer : « Nos intentions sont si bien oubliées que toute précaution devient inutile. Maintenant, nous pouvons être amis. » Laure se mit en frais : d’un canard et de quelques amabilités. Mamette dans son fauteuil, au mair, Michel indifférent, Louise tournant de la jupe, nous fûmes simplement environnés de réserve et obligés de surveiller nos phrases. Bruno, seul, encore une fois, me sembla réticent : il écoutait à peine et surveillait mes yeux. « Comme il tient à Laure ! L’affection le rend plus perspicace que les autres », pensai-je avec une pointe d’envie. Quant à Marie, elle paraissait presque étonnée :

« Tes fauves ne sont pas si féroces ! » me souffla-t-elle en partant.

La seconde visite, trop rapprochée de la première pour signifier encore une installation dans l’amitié, allait la faire déchanter. On fut convenable, mais tout juste. La cause était jugée cette fois : retour de flamme. Les « Bonjour, mademoiselle » plombèrent tout de suite la conversation et Marie dut s’avancer dans un enchevêtrement de regards entendus. Arrivée à trois heures, elle ne se vit rien offrir et je dus fouiller moi-même le placard pour y dénicher une bouteille de porto, tandis que Laure, avec une respectueuse autorité de servante épousée par son maître, nous laissait le champ libre en s’excusant d’avoir à préparer le pot-au-feu. Louise la suivit, puis Michel, armés d’un superbe prétexte : l’urgence du bachotage, à dix semaines des examens. Bruno tint plus longtemps, roulé en boule comme un chien qu’on néglige. Il finit par s’en aller, à regret, sur des talons traînants. Mais il revint chercher un livre, il revint chercher un stylo et chaque fois je pus déchiffrer son visage — qu’il ne sut jamais composer. Enfin il renonça et nous fûmes tout à fait seuls, en quarantaine :

« La Sainte-Alliance ! » murmura Marie, consternée.

C’était mieux que cela : une entente tacite, immédiate, spontanée.

« En temps normal, fis-je à voix basse, leur tante, ils la bousculent, ils l’ignorent, ils font d’elle leur bonniche. Qu’ils la croient en danger et ils font bloc.

— Tu les approuves, ma parole ! dit Marie.

— Je ne peux pas leur reprocher d’avoir du cœur.

— Excuse-moi », dit Marie, en rougissant.

Ses mains tremblaient. Elle continua, d’une voix humble (et de cette humilité je m’en voulus aussitôt) :

« Ils ont raison et nous n’avons pas tort. J’oublie toujours qu’épouser un veuf, c’est épouser sa famille et qu’on ne l’a pas vraiment conquis, lui, si on n’arrive pas à la conquérir, elle. Ça sent la partie nulle : Laure et moi, nous n’avons chacune que la moitié des atouts. Pardonne-moi aussi ce découragement. Il faut te rendre justice : depuis des années tu piétines, mais toi, au moins, tu ne t’es jamais découragé. »

Elle se regantait déjà. Elle paraissait vieillie et, surtout, hors de son cadre. Peut-être ne m’étais-je point découragé parce qu’elle m’offrait à Villemomble un peu d’autre vie : une sorte de vaccin contre le désir de fuir la mienne. Peut-être son pouvoir s’arrêtait-il là. Elle était ma maîtresse et je me sentais maintenant des obligations envers elle. Des obligations : comme j’en avais envers Michel, Louise, Bruno, Laure, Mamette, mes élèves, étagées par ordre d’importance et les unes primant inéluctablement sur celles-là.

« Ma pauvre Marie, murmurai-je, nous n’avons pas eu de chance. »

Qui ne sait point la forcer à temps n’en a jamais. J’avançai la main pour saisir ce poignet où luisait, entre le gant et la manche, un mince anneau d’argent terni. Mais je la retirai très vite, en reconnaissant derrière la porte vitrée la cravate à pois, le menton dur, l’œil gris de Bruno. L’inquiétude n’y aurait pas suffi ; la jalousie seule pouvait lui allumer ce regard. La jalousie ! Une joie glacée m’envahit.

« Tiens bon ! La question est posée, au moins », dit Marie qui se reprenait.

La question était posée en effet, l’atmosphère créée, comme je l’avais voulu ; et maintenant j’avais peur. J’appelai mes enfants pour dire au revoir. La politesse les contraignit à sortir ces deux mots, dont chacun semblait leur coûter une dent. Mais je fus seul sur le gravier crissant de la cour à raccompagner Marie, à exposer ma confusion devant Mamette qui, embusquée à son observatoire, écartait ostensiblement le pot d’herbe-aux-chats et saluait du bout du menton en pinçant un sourire qui disait tout sur l’intrigante et son benêt. En revenant, je dus passer en revue tout le monde, silencieux, s’efforçant de cacher sa réprobation, mais enfoncé comme les foules de 40, après l’alerte, dans le genre ayez-pitié-de-nous. Je passai, étouffant de gêne, fouillant ma poche pour en extirper un mouchoir inutile.