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« Non, Papa, laisse-moi, laisse-moi. »

Et le voici qui saute d’un bord à l’autre, tandis que je soulève l’échelle, trop lourde, qui vacille au-dessus de ma tête avant de tomber du bon côté. Je m’élance sans prendre le temps d’en vérifier l’aplomb. Deux par deux, je franchis dix barreaux. Mais je n’irai pas plus loin que le premier étage.

« Arrête ! » a dit Bruno, d’un ton tout différent.

Il s’est baissé, il m’observe de biais, une main sur l’anse du bac à mortier. Mais il ne soutiendra pas mon regard, il recule vers l’extrême bout des madriers. D’une de ses cuisses, égratignée lors de l’ascension, coule, sur une peau grenue soulevée par la chair de poule, un mince filet de sang. Il ne se tient plus que d’une main et, les yeux à demi fermés pour échapper au vertige, cherche à passer une jambe sous le dernier montant.

Qu’il tente la glissade ou qu’il saute, le danger est presque le même. Mieux vaut battre en retraite, lui laisser l’échelle. « Tu sais bien que, si tu t’en vas, il redescendra tout seul », me siffle mon bon ange. Mais cela ne fait pas mon compte. Je ne céderai que d’un échelon, en murmurant :

« Bruno, je t’en prie, tu vas prendre mal, allons-nous-en. »

L’accent, la prière, et ce « Allons-nous-en », au pluriel — pour couper la poire en deux — c’est plus qu’une concession. Bruno s’immobilise, étonné, encore méfiant. Toujours penché, il regarde quelque chose, sous moi : mon soulier droit, en train d’hésiter entre le barreau du dessus et celui du dessous. Le soulier se résigne, choisit celui du dessous et Bruno s’avance d’un pas. Un second barreau, un troisième et le voici qui commence lui-même à descendre, au même rythme que moi. Une fois à terre, je m’écarte un peu, vexé, cherchant en vain à me persuader de mon habileté. Bruno me rejoint sans hâte, il m’écoute, tandis que je souffle pour sauver la face :

« Veux-tu donc faire croire à tout le monde que je te brutalise, que je n’aime pas mes enfants ? »

Alors j’ai devant moi, bien relevé, un petit visage inconnu, osseux, troué par les yeux : les yeux de sa mère, d’un gris de granit. Fils de sa mère et, comme elle, si fragile, si mince qu’il en paraît encore plus nu, Bruno semble devenu étrangement sûr de lui. Il répond, du coin de la lèvre :

« Tu m’aimes, bien sûr. Mais tu m’aimes moins. »

Et c’est à moi de me sentir glacé. Moins, moins… Que dit-il ? Moins que Michel, son brillant aîné. Moins que Louise, ma sucrée, dont on dit : « Après tout, les papas préfèrent toujours leurs filles. » Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas cela. C’est un terrible euphémisme d’enfant. Moins, tout court. Moins qu’un fils. Qui aime bien, c’est connu, n’aime pas vraiment et pourtant c’est encore le signe plus. Qui aime moins, qui aime avec le signe moins… Il a tout dit, tout deviné. Trop jeune, heureusement, pour continuer sur ce trait, pour en comprendre toute la portée, il peut déjà se détendre, retomber dans la discussion scolaire, ergoter :

« Et puis tu exagères ! J’ai eu aussi un 14 de maths. »

Je m’en fiche de son 14, comme de son zéro. Il n’est plus l’accusé, mais le témoin. Un peu coupable, comme tous les témoins, fussent-ils de onze ans. Coupable de son zéro. Mais innocent du reste qui le jette par les rues, hagard et poursuivi par M. Astin, cet ogre de bonnes notes. Dépouillant sa veste pour la jeter sur d’étroites épaules, l’ogre marche en bras de chemise, disant encore :

« Rentrons vite. S’il est trop tard, je te conduirai en taxi au lycée. »

Et il détourne les yeux pour ne pas voir sa grande veste aux bras vides battre les flancs de ce petit garçon moins aimé de son père, pour ne pas voir sa grande veste peser sur lui comme son autorité. De sa vie certainement et même à l’heure où sa mère s’est éteinte, même à l’heure où, dans un camp, il a reçu cette carte réglementaire qui lui apprenait la mort de sa femme, disparue loin de lui — en lui laissant ce fils douteux — il n’a jamais connu pareil désarroi, pareille haine de lui-même. Dans le lointain gris, planté de hauts peupliers noirs, les sifflets de la gare de triage déchirent une brume basse. Dans la rue même, peuplée de maisons étroites et de voisins à leur mesure, une Sita dévore les ordures du lundi, plus grasses, plus chargées d’os et de pelures d’orange. Mais devant la menuiserie dont la scie vient de se mettre en marche, le décor semble changer. Le ciel vibre, sur une note, très haute, continue. Le ciel vibre. Qu’est-ce à dire ? Depuis mon retour, depuis bientôt cinq ans, j’entends cela tous les matins. Mais n’est-ce pas la première fois que, du bout d’un doigt, j’essaie d’accrocher le bras de cet enfant ?

II

L’échafaudage a disparu depuis longtemps. Une famille de B. O. F. habite cette maison qui n’est pas de très bon goût, mais dont je n’arrive pas à détester le crépi d’un rose agressif, ni les deux chèvres de faïence qui font mine de brouter une pelouse raide comme un tapis-brosse.

Car c’est bien ce jour-là que tout a commencé. J’ai été longtemps, je le crains, un de ces hommes qui économisent leur chaleur, qui vivent ensevelis dans leurs paupières, sans rien connaître d’autrui ni d’eux-mêmes. Ma profession ne m’avait pas appris la perspicacité ; elle m’avait donné l’habitude des règles, elle m’avait allongé le sang à l’encre rouge. Ma seule chance aura été d’en tenir le goût des scrupules. J’entends bien qu’il s’agit de scrupules d’abord aussi éloignés des problèmes de conscience que le raisin sec peut l’être du chasselas. Mais à qui pèse ses mots, pèse ses notes, il peut arriver de réfléchir, une fois qu’il s’est précisément mal noté. Qu’il aille plus loin, qu’il se juge et le voilà incapable de se supporter. Le voilà qui se tisonne, remue sa vieille cendre et, de son maigre feu, se fait un bûcher.

À ma tiédeur, suivie de trop de flamme, je ne cherche pas d’excuses. Mais je peux tenter de l’expliquer. Il m’a été donné de rencontrer quelques hommes ou quelques femmes dont les sentiments sont équilibrés. Ils sont rares. La plupart des gens n’ont pas le cœur équitable et je l’ai moins que tout autre. Les obligations, les attaches d’une nombreuse parenté m’auraient peut-être permis de corriger en partie ce défaut. Mais ma jeunesse m’a au contraire donné l’habitude de tirer ma sève d’une seule racine. Fils unique d’une veuve de guerre, je n’ai connu ni mes grands-parents, ni mon père, ni mon seul oncle, émigré au Brésil, ni aucun cousin, sauf Rodolphe, mon cousin issu de germain, célibataire endurci, séparé de nous par cette série d’autobus qui rend la banlieue est impraticable pour la banlieue ouest (en vingt ans, il ne vint pas déjeuner trois fois à la maison). Perdu au surplus dans cette masse suburbaine, l’une des plus denses, l’une des plus anonymes, donc l’une des moins propices aux relations de porte à porte, je n’avais devant moi, derrière moi, autour de moi que ma mère : une femme qui aurait pu être liante, mais à qui les circonstances n’avaient pas fourni l’occasion de se lier et qui en était devenue pour les étrangers d’une approche difficile.

« Je sens le renfermé, disait-elle elle-même. Il faut sortir un peu, t’aérer, te faire des amis. »