« Si c’était Laure, au moins », reprend Bruno.
Nouvelle phrase courte, incomplète et pourtant lourde de sens : Bruno aime sa tante, il l’aime même assez pour me permettre, si au moins c’était elle, de l’épouser. Laure n’est pas son seul argument, comme chez Michel, chez Louise. Il réserverait volontiers son père à la paternité. Mais la manie du commentaire intérieur qui doit me rendre pénible et lent, dès que je discute de choses sérieuses, m’a mis en retard d’une réplique ; je la lâche, en haussant les épaules :
« On ne commande pas ses sentiments.
— Moi non plus, figure-toi, Papa », répond Bruno avec vivacité.
Il a relevé la tête, il cherche mon regard, noyé dans la Marne. En vérité, ce n’est plus Bruno qui est entrepris, c’est lui qui m’entreprend, dans sa langue drue, brève, aux tournures de potache :
« Je voudrais te faire plaisir, tu sais, mais là, vraiment, je suis en bois. Mlle Germin, comment te dire ? Elle nous enlèverait de la place et puis Maman est morte, on t’a toujours eu tout seul, ça t’en rognerait aussi. »
Il plaide, le petit bougre, quand je devrais le faire ; il plaide, il se démure, il bouge, pour la première fois de sa vie. Un jeune homme devant moi sort de l’enfant, tout armé. Enfin les choses sont claires, le débat circonscrit. Marie parlait d’atouts égaux, de partie nulle. Erreur : elle n’a pas l’as. Je surmonterais peut-être, à contrecœur, l’opposition de toute la famille ; celle de Bruno, je ne le crois pas. Il n’est pas l’arbitre de la situation, de toute façon intenable et proche du dénouement ; mais il sera le seul à considérer ce dénouement comme un test :
« Si tu pouvais, Papa…
— Si je pouvais quoi, Bruno ? »
Il hésite, il a honte, il souffle :
« Si tu pouvais laisser tomber… »
Et plein de réserve, sans me sauter au cou, il tire d’un fond de gorge cinq mots définitifs :
« Tu ne le regretterais pas. »
Voilà ce qu’il fallait me dire. C’était à la portée de chacun, mais c’est Bruno qui l’aura dit. Tu le regretterais, la menace chez Michel. Tu ne le regretterais pas, la promesse chez Bruno. La négation fait toute la différence entre le style de tête et le style de cœur. Pas de tremolos, s. v. p., soyons à la hauteur de cet enfant. Ma main se crispe un peu sur son épaule.
« Bien, Bruno. »
Il faut le répéter, d’un ton moins résigné :
« Bien. »
Il faut, avec pudeur, sous-entendre mon choix :
« Rentrons, veux-tu ? »
X
Où prospère le noyer le châtaignier s’étiole : il y a des affections inconciliables. C’était fini. Nous restions six. J’avais, bien entendu, cédé, une dernière fois, au démon de l’hésitation, écrit à Marie :
Restons ainsi, jusqu’au départ des enfants. Ils seront alors trop occupés de leur propre vie pour s’intéresser à la mienne ; ils me laisseront la finir avec toi.
Mais c’était là un faux-fuyant ; j’essayais moins de ménager l’avenir que de sauver la face, de masquer ma retraite. Marie, dans sa réponse, me l’avait dit clairement :
Finir notre vie ensemble, plus tard, toujours plus tard, si nous sommes encore vivants, non, Daniel. Nous pouvions commencer, mais tu as obéi à ta mère. Nous pouvions recommencer, mais tu as obéi à ta belle-mère. Avoue plutôt que, sachant mes conditions, tu cherches à les subir, à m’abandonner le soin de rompre. Je ne t’en veux pas : tu t’en voudras suffisamment. Je ne te méprise pas : tu n’es pas méprisable. Je te plains. Tu as été aimé par trois femmes — ce qui n’est pas si fréquent — et tu n’auras su en garder aucune. Pour te laisser tes responsabilités, je te rappelle que le délai convenu expire à la fin des vacances. Je te laisse cette chance, que tu ne prendras pas.
Je n’allais pas la prendre, en effet. Les scrupuleux sont souvent les plus inélégants, quand leurs scrupules se divisent et les empêchent de se justifier. Or mon attitude, courageuse pour les miens (s’il est vrai, d’après Napoléon, qu’en amour le courage, c’est la fuite), devenait pour Marie, injustifiable. Incapable de l’affronter, à Villemomble, durant les huit jours qui nous séparaient des vacances, je me fis porter malade. Puis comme je l’avais annoncé, à tout hasard, j’emmenai les enfants à Pornic, où nous passâmes tout le mois de juillet, sans Laure restée auprès de sa mère. Au mois d’août, Michel — qui avait choisi lui-même cette forme de récompense — partit pour Nottingham dans une certaine famille Crownd recommandée par un de mes collègues, afin d’y perfectionner son anglais, et Louise dut entrer dans une boîte à bachot. Avec Bruno, je rejoignis ma belle-mère et ma belle-sœur, à L’Émeronce, en annonçant mon intention de ne pas en bouger jusqu’à la rentrée.
Nul n’y fit la moindre objection. Tout le monde avait très bien compris et, changeant de forme, la complicité du clan faisait son possible pour distraire le monsieur triste, chasser ses mouches noires, l’enrober de coton. J’avais apprécié l’absence de Laure, à Pornic (absence qui signifiait : tu la fuis, ce n’est pas pour me trouver). J’appréciai moins, de sa part, une soumission accentuée, une reconnaissance muette, éparpillée dans les petits gestes quotidiens, mais qui la penchait sur mes chemises avec une dévotion de nonne repassant un corporal. Mamette se tenait mieux, lorgnait de loin, d’un œil utilement presbyte, les adresses des rares cartes postales que j’envoyais à mes collègues : à tort, du reste, car je n’avais pas écrit à Marie, je ne voulais pas lui écrire, me laisser tenter. Mais Mme Hombourg gaffait aussi, par excès de satisfaction : la gratitude des vainqueurs pour leurs vaincus lui démangeait la langue. Elle avalait je ne sais plus quel affreux médicament, fignolait sa grimace et, trouvant son héroïsme délicieux, resuçait la cuiller en disant :
« Il y a des choses qui coûtent dans la vie. Mais après l’amer, tout est sucre. »
Une fois même, profitant de ce que nous étions seuls, elle pointa sa pièce tout droit :
« Vous avez méchante mine, Daniel. À chacun sa jaunisse, évidemment, la vôtre ne laisse pas le teint frais. Je suis discrète là-dessus, je ne vous en reparlerai pas. Mais si ça peut vous soigner l’âme, je vous dis, moi, comme je le pense, que finalement vous êtes un honnête homme. »
Honnête aux yeux de l’un, malhonnête aux yeux de l’autre et pour les mêmes raisons : la consolation restait maigre. Et le coup restait dur. J’avais aimé Marie, très mal, mais très longtemps. L’abandon lui assurait la présence déchirante des morts, le vain droit des victimes. Je l’imaginais solitaire, s’enfonçant sur sa jambe trop courte, ne se pardonnant pas d’avoir été bonne et de s’être laissé tardivement séduire par un grison. Je me méprisais, comme elle l’avait prévu, sans songer que je me fusse méprisé plus encore si j’avais osé sacrifier mes enfants. Je ruminais mes regrets, sans m’avouer que ces regrets — il semble que j’en fasse vœu comme d’autres le font de pauvreté — avaient leur contrepartie. Car enfin, je m’étais promis, des années durant, d’épouser Marie quand Bruno me serait gagné, quand il pourrait supporter cette épreuve. Il ne l’avait pas supportée. Mais parce que je n’avais pas voulu passer outre, parce que je n’avais pas épousé Marie, Bruno, justement, m’était gagné. Tout à fait gagné. Il était le dernier cadeau de Marie.
Et il le savait bien. Il se gardait, lui, de prendre une tête d’obligé, de manier son père avec des précautions d’infirmier. Nu, dans l’ombre courte des ormes accablés de chaleur, dans l’eau blonde peignée par les épis, il me récompensait de son plaisir. Il était là, tout le jour, avec moi.