Quand il fallut rentrer, je n’étais pas guéri, mais calmé. Mon retour au lycée m’inquiétait bien un peu. Ma première visite fut pour le proviseur qui commença par s’écrier, bonhomme et malveillant :
« Alors, votre amie nous abandonne ? »
Mon silence le renseigna :
« Vous ne le saviez pas ? Elle a demandé son changement ; elle est nommée à Perpignan. »
Je sortis, chagrin et soulagé. Marie et moi avions brisé : la fracture resterait sensible, signée par son cal. J’étais moins délivré d’elle que de moi, du souci d’être un homme quand l’avenir devenait celui d’un père.
Et l’année, tout entière, s’écoula, dominée par ce sentiment dont j’aurais pu faire un meilleur usage, dont je me demande même si, en fin de compte, je ne l’ai pas trahi. Un père, je l’étais, je le serai bien sûr et le plus pélican qui soit : mais de combien d’enfants ?
Nous n’étions plus que six, ai-je dit. Simple formule. Nous restions six, déjà effrités. Nous tendions à devenir, en réalité, un (Michel) plus une (Louise) plus deux (Mamette et Laure) plus deux (Bruno et moi).
Revenu d’Angleterre avec une assurance accrue et une tête en brosse (l’archange en avait assez de ses trop beaux cheveux), Michel, entré en Math. Élém. allait se montrer, en effet, chaque jour davantage décidé à faire cavalier seul. Réglant ses horaires, organisant ses dimanches, il s’emparait définitivement de lui-même, ne nous laissant que l’honneur d’assister à la naissance d’une réussite, le soin de la financer et la joie de penser que son indépendance l’assurerait mieux que nos conseils.
Quant à Louise, profitant des libertés accordées à son jumeau (son refrain : « Mais j’ai le même âge, Papa ! ») et de ce raccourcissement de l’autorité familiale qui rend, vers dix-huit ans, les jeunes gens majeurs à leurs propres yeux, elle ne s’était pas un instant alarmée d’un nouvel échec à la session d’automne. Elle avait proposé, tranquillement, d’interrompre ses études « qui ne lui serviraient jamais à rien, étant donné ce qu’elle voulait faire » et de « gagner sa vie, le plus tôt possible ». Mais le moyen choisi — une carrière de mannequin — fit froncer les sourcils des deux côtés de la rue et finalement Louise, sans alliés, accepta de redoubler. Comme Michel, toutefois, elle voyait certainement dans l’éviction de Marie une épreuve de force où je n’avais pas eu le dessus et qui l’autorisait à s’enhardir. Elle prit du champ, à sa manière, câline et têtue, de jeune chatte qui trotte sur du velours. Elle aussi eut bientôt sa vie à elle, moins franchement séparée, mais pleine de trous, d’heures perdues, de distraction et d’amitiés externes.
Du coup, sa grand-mère et sa tante furent un peu reléguées, en tête-à-tête, parmi les bonnes vieilles choses. Mme Hombourg faiblissait du reste, réclamait des soins assidus. Sans cesser de tenir notre ménage, Laure dut l’expédier plus vite, réserver plus de présence au mair.
Dans une maison où nous nous retrouvions souvent seuls, tout favorisait ainsi la réunion du dernier sous-groupe. Brusquement distancé par ses aînés, Bruno, à quinze ans, ne pouvait prétendre à jouer des coudes. Il n’en exprimait pas l’envie. Il ne flânait pas, en rentrant du lycée. Il n’avait pour ainsi dire plus de camarades, hormis un petit boulot, un copain presque forcé, partant de la même rue, vers le même lycée, la même classe et qu’il appelait négligemment « Xavier, du 65 ». Le jeudi, comme le dimanche, Bruno ne s’éloignait guère du vivoir ; donc de son père, qui, lui non plus, ne s’en éloignait pas. Cette année, dont je n’ai rien à dire, Mme Hombourg la crut peut-être vouée à une sorte de demi-deuil. Je m’étonnais moi-même qu’il n’en fût pas ainsi. Je vivais plutôt une demi-joie, discrète, retenue. Du feu, qui avait couvé si longtemps, pointait enfin la flamme.
XI
J’atteignais ce que j’ai, un moment, appelé « ma belle époque ». Chacun s’en invente une, après coup, dont les limites varient, selon l’humeur. Ma belle époque, je la vois parfois s’étaler sur trois ou quatre ans, de la perte de Marie à la dispersion des enfants. D’ordinaire, me souvenant de ce que m’ont coûté l’une et l’autre, je suis moins optimiste, je ne donne plus ce nom qu’à une quinzaine de mois.
Je le leur donne, du reste, de plus en plus rarement. Ce temps, je me l’envie, je me l’envierai toujours, mais je l’estime moins. Je lui reproche tantôt ses félicités qui n’auraient pas dû être complètes, tantôt au contraire cette quiétude qui ôte du relief à ce qui dans ma vie me semble en avoir mérité le plus. Je blâme une exclusive, mais lui reste fidèle ; j’y déniche, au fond de ma grisaille, une espèce d’honneur que m’a fait la passion ; j’en cherche le secret, les raisons et la voie.
Je ne les trouve pas. Entre cette année — la seconde de Bruno — dont je n’ai rien à dire sinon que j’y fus un père content et la suivante où il ne se passa rien de plus, mais où je devins un père comblé, il n’y a pas la moindre ligne de démarcation, le moindre incident. Je me suis accusé d’avoir le cœur injuste, de ressembler à ces vieux mortiers, très lents, mais qui s’agrippent bien à ce qui leur est offert si le temps leur en est laissé. Certes les circonstances ne font que nous secourir ; elles ne nous inventent jamais. Mais, comme un coffrage facilite la prise, elles m’offraient un resserrement.
Reparti en Angleterre, chez les Crownd, après avoir — premier de session — brillamment enlevé ses Math. Élém., Michel m’avait à la rentrée demandé de le mettre à Louis-le-Grand pour attaquer Math. Spé. Pensionnaire, également sur sa demande, pour mieux foncer sur l’X, pour ne pas perdre du temps en navettes (et, j’imagine, pour se sentir le plus vite et le plus complètement possible, de plain-pied avec son destin parmi le studieux gratin des préparatoires), Michel n’en revenait plus, une fois sur deux, bientôt une fois sur trois, sans prévenir, que le dimanche, expédiait le rituel déjeuner chez Mamette avec une condescendance amusée et filait, le plus souvent pris en croupe par des voitures de sport où les plus sérieux héritiers des plus sérieuses usines, détendaient, à pleins gaz, leur trop jeune gravité. L’aigle allongeait l’aile, plus loin que nous.
Quant à Louise, admissible, elle avait raté l’oral, en juillet comme en octobre et, refusant catégoriquement de tripler, s’était de nouveau lancée à l’assaut de nos répugnances pour nous imposer son entrée dans une école de mannequins. Résigné à la voir dactylo ou infirmière ou même vendeuse, son docteur ès lettres de père avait essayé d’embaucher l’inquiétude de sa belle-mère, de sa belle-sœur, puis de se réfugier dans une douce ironie quand lui furent cités de grands exemples, comme celui de Praline, de Bettina et d’autres dames qui ont su rendre illustre leur carrière de portemanteau. Mais vite lassé d’entendre mettre en cause son modernisme, il ne put résister à ce respect humain, de signe inverse, qui rajeunit — et ravage — les prudences paternelles. Louise voulait gagner sa vie ? Argument louable. Elle voulait être mannequin ? Choix moins louable, mais dont, rien qu’à la regarder, on ne pouvait nier qu’elle eût les agréables moyens. Mamette, longtemps hésitante, emporta le morceau :
« Après tout, finit-elle par bougonner, n’ayons pas de préjugés. Que ce soit de la langue comme un avocat, des bras comme un terrassier, des pieds comme un coureur, on paie toujours de sa carcasse. Et puis un mannequin, ce n’est pas un modèle ; son rôle, au contraire, est de s’habiller. »