Выбрать главу

Quand je lus ma lettre — écrite deux ans plus tôt — je ne pus m’empêcher de sourire. Forçant le bâillon de la mentonnière, Mamette avait voulu me servir d’ultimes vérités :

Ne craignez rien, Daniel, ceci n’est pas un testament spirituel. Je veux seulement vous remercier de ce que vous avez fait, alors que vous auriez pu ne pas le faire. Si vous ne m’avez pas comblée, en redevenant une seconde fois mon gendre, je reconnais que c’était votre droit et presque notre dû.

Je ne vous recommande personne. Vous êtes déjà trop scrupuleux ; vous avez même si fort le tic de la coulpe qu’avec la foi vous eussiez fait un très bon moine. Faites cependant un peu plus attention à Michel : la vie casse les grands raides. Faites aussi un peu plus attention à Louise : j’ai cru un moment qu’elle avait dans le sang le plus virulent des aphrodisiaques : sa jeunesse, mais je vois bien maintenant qu’elle a surtout une ambition de cocotte. Casez-la le plus vite possible. Et suivez Bruno, à la distance qu’il faut.

Un mot sur Laure, tout de même. Songez que vous n’avez pas été seul, dans la famille, à faire le pélican. On n’en meurt pas, on en vit même très bien, n’est-ce pas ? Mais les pélicans en retraite risquent de secouer leur bec sur un goitre bien sec…

Elle ne m’apprenait rien, la défunte pythonisse. Elle me laissait deux enfants dont je m’étais mal occupé, un troisième dont je m’étais trop occupé.

Et Laure sur les bras, à défaut d’avoir pu la pousser dedans : je ne le savais que trop. La mort de Mme Hombourg posait un problème délicat. Elle et sa fille vivaient essentiellement de la demi-pension des veuves. À la mort du commandant, la bicoque d’Anetz avait été dévolue à mes enfants, en indivis, la nue-propriété de la maison de Chelles allant à Laure et l’usufruit à sa mère, ainsi qu’un tout petit paquet d’économies. La demi-pension disparaissait. Une fois les rentes — moins de cent mille francs par an — partagées avec mes enfants, ses cohéritiers, Laure aurait à peine de quoi entretenir le mair, en payer les impôts. Il ne lui resterait pas un sou pour vivre. Si elle choisissait de travailler, tout ce qu’elle pouvait faire, c’était la dame de compagnie ou, d’une façon moins décorative et carrément ancillaire qui sauvegarderait son indépendance, la femme de ménage. (Bienheureuse encore de le pouvoir ! Quand elles se réveillent, ruinées, neuf sur dix des pécores de la petite bourgeoisie, qui maltraitaient leurs bonnes, ne sont même pas capables de prendre leur place.) Si, tant qu’à faire des ménages elle préférait, au moins provisoirement jusqu’à l’envol du dernier de la nichée, continuer à s’occuper du nôtre, elle s’offenserait d’être appointée, elle préférerait certainement rester parmi nous, au pair en quelque sorte, dans l’injuste esclavage des vieilles tantes, à qui l’on fait la charité d’exploiter leur esseulement et qui, entre deux corvées, rafistolent hâtivement les nippes qu’elles n’osent remplacer à vos frais.

Restait une solution : vendre la maison en viager. Mais c’était pour Laure se séparer de tout ce à quoi elle tenait et, au surplus, dépouiller ses neveux. Quand je le lui proposai, le soir même, à mots couverts, elle eut un sursaut :

« Vous n’y pensez pas ! Les enfants arrivent à un âge où peut se poser, de manière aiguë, le problème de l’appartement. On peut très bien diviser le mair. »

Je la remerciai, chaleureux, et regrettant qu’à cet effet il fût plus difficile de diviser le pair.

Et la vie reprit. Rien ne fut réglé, sauf la succession, plus faible encore que nous le pensions. Louise refusa sa part. Michel, qui avait parlé d’accepter au moins la nue-propriété, ne put qu’imiter sa sœur. Bruno me fit une scène, parce que la loi m’interdisait d’en faire autant au nom d’un mineur.

Il m’inquiétait un peu. La mort de sa grand-mère l’avait touché, mais n’expliquait pas sa gravité. Il se montrait nerveux, préoccupé, sans raisons apparentes. Il n’avait pourtant pas d’ennuis avec les Lebleye ; j’avais de nouveau rencontré le père qui, sans se compromettre, m’avait tout de même dit :

« J’espère que son travail aux postes ne va pas empêcher Bruno de continuer son droit. Malgré mon habitude des affaires, voyez-vous, il y a des moments où je regrette de ne l’avoir pas fait. »

Bruno ne devait pas non plus avoir d’ennuis avec Odile. Pour en être sûr, il suffisait de le regarder, près d’elle, de me souvenir d’un temps où nous avions l’un pour l’autre ce sourire soudé au plomb chaud du silence.

XXVI

Je serai toujours un jobard. Je voyais bien que ça n’allait pas, que Bruno tournait autour de moi, cherchant l’occasion de me dire quelque chose et y renonçant à la dernière minute, selon la méthode : Remets-à-demain-ce-qui-demain-sera-plus-facile. J’avais même cru deviner chez Odile, je ne dis pas une emprise, car elle devenait évidente, mais bien une pression, tout au moins une attente énervée. Il va de soi que, ne sachant aborder personne et détestant en moi cette faiblesse, je la déteste encore plus quand je me sens le bourreau, quand je deviens à mon tour le bonhomme inabordable autour de qui l’on tergiverse et murmure.

Je me disais : « Quoi, les Lebleye feraient-ils machine arrière ? À cause de la situation ? Mais ils l’ont pratiquement acceptée. Songeraient-ils à un autre parti, plus brillant ? Alors ça, mes enfants, vous me la baillez belle, tout Chelles sait que l’agence Lebleye marche mal, qu’elle est âprement concurrencée par au moins cinq autres cabinets. D’ailleurs nous tenons la fille, nous la tenons bien, nous ne lâchons pas ; je n’ai pas du tout envie de voir s’effondrer Bruno, j’ai eu assez de mal à m’efforcer, je ne me vois pas du tout m’efforcer encore pour une autre, plus dangereuse et voleuse d’enfant que cette petite, après tout convenable, mesurée, capable de faire l’affaire, de ne pas mettre en morceaux la famille. »

Une inquiétude m’avait encore traversé : « Aurait-on eu vent, par hasard, de l’origine un peu particulière de Bruno ? D’abord, on ne peut pas le lui reprocher. Si quelqu’un a le droit d’avoir la salive amère à ce sujet, c’est moi et moi seul, qui depuis longtemps ne l’ai plus. Ensuite, je ne vois pas comment on saurait ; il n’y a que trois témoins, dont un vient de mourir et je réponds des deux autres, murés depuis quinze ans dans leur précieux silence. Du bon, du très bon acte de naissance que nous possédons, nul ne nous ferait démordre. » Je ne voyais pas, je ne vois jamais. J’étais prêt, en tout cas, à défendre mon fils…

Et voilà que, légèrement en retard et se brûlant pour avaler son petit déjeuner, Bruno laisse tomber son bol qui par miracle ne se casse pas, ne lui répand même pas son chocolat sur les pieds. Pourtant il jure, se baisse, ramasse le bol et d’un geste excédé le renvoie s’écraser sur le carreau. Laure, qui repassait le linge de Louise — car Louise lui envoie son linge ! — se baisse à son tour, ramasse les morceaux devant son neveu et dit, avec un calme plus vexant que tout reproche :

« Il y a quelque chose qui ne va pas, mon petit. »

J’enchaîne :

« S’il y a quelque chose qui ne va pas, tu pourrais peut-être le dire, Bruno. »

Retraite arabe. À la porte, Bruno se retourne :

« Excuse-moi, dit-il, je craignais que ça te hérisse. Nous en parlerons à midi. »

Laure attend que le bruit de ses pas décroisse, reprend son fer et l’enfonce dans une manche de chemisier, qui se met à fumer.