« Sortir tous les jours ou presque avec une jeune fille, dit-elle, et savoir qu’on l’attendra trois ans, il y a de quoi travailler un garçon.
— Et vous croyez… ?
— … qu’il va vous demander de hâter ce mariage, oui, j’en mettrais ma main au feu.
— Avant même d’avoir fait son service ! Qu’il n’y compte pas », grogne M. Astin.
Entracte. Je passerai mon humeur sur mes cancres. Bruno qui de Neuilly-Plaisance n’a pas trois kilomètres à faire et revient déjeuner avec sa tante, a oublié que d’ordinaire je ne rentre pas avant le soir. Mais je rentrerai tout exprès. Bruno attaque déjà l’escalope.
« Alors ? dit le père.
— Écoute, Papa, laisse-moi finir », dit le fils, la bouche pleine.
Quatre coups de fourchette, Bruno s’essuie les lèvres, boit, se ressuie, c’est un garçon bien élevé.
« Écoute, Papa… »
Je ne fais que cela, de l’écouter ; Laure aussi, qui mâche presque sans remuer le menton. Enfin la bonde saute et fuse une petite homélie, qu’on a dû préparer, entre deux mandats-cartes.
« Écoute, Papa, voilà, je suis nommé maintenant, je gagne ma vie. Bien sûr, ce n’est pas le Pérou, et il n’y a pas de quoi me vanter, mais dans quelques années, si j’ai pu continuer mon droit, si je réussis l’École Sup, je passerai dans les cadres… »
Préambule. Rien à faire avec le sujet : nous savons tout cela. On insiste pourtant tandis que je chipote dans le ravier. On me fait briller les titres qui flamboient au-dessus du peuple des blouses grises, dans la poussière des bacs à paquets, des casiers perforés, des petits sacs à sous-caisse : contrôleur, inspecteur, rédacteur, receveur et, pourquoi pas, puisqu’il y en a, directeur. Mais Bruno est modeste et, dans cette modestie, pratique :
« De toute façon, si je bute, dès que je serai commis principal, je demanderai une petite recette. Avec les remises, ça devient intéressant…
— Bref… ? dit papa.
— Bref, répète Bruno sans ironie, puisque je suis dans la filière, je ne vois pas pourquoi nous attendrions, Odile et moi. »
Laure ne bouge ni ne cille. Pas plus que moi. Bruno se fait tentateur :
« Que je me marie ou non, ça ne change rien. Nous pourrions loger ici, avec toi. Odile travaillerait…
— Et vous laisseriez le ménage à votre tante ? demande soudain M. Astin, pointu.
— Mon Dieu, dit Laure, s’il n’y avait que ça !
— Et vous parasiteriez la famille, reprend M. Astin, sévère, vous la parasiteriez gaiement, comme le fait normalement un enfant, mais comme il n’est pas d’usage que le fasse un homme, quand, prenant femme, il prend ses responsabilités ? Là-dessus encore, passons, je ne suis pas chien. Mais tu crois qu’avec tes moyens, une fois marié, tu ferais ton droit, ton École Sup, ou quoi que ce soit ? J’en ai connu des pressés, fous de petites bien sages, qui les ont épousées trop vite, en se jurant de continuer leurs études, avec plus de cœur que jamais, n’est-ce pas, et qui se sont enlisés dans leur lit, puis dans le boulot, la bricole, les fins de mois, les mille emmerdements du quotidien. Sans compter les braillements ! Les petits ménages, qui veulent hâter leurs grandes amours, ils les hâtent si bien, en effet, qu’ils se retrouvent très vite sur un tas de couches sales. »
Bruno — cet enfant ! — rougit. Il a tout de suite perdu pied, il articule faiblement :
« Papa…
— Non, Bruno, je t’ai déjà laissé brûler les étapes. Je ne peux pas t’aider moi-même à t’enfoncer. As-tu seulement réfléchi à ce que deviendrait Odile quand on t’enverra en Algérie défendre durant deux ans les pétroles de la patrie, en laissant ta femme, si ça se trouve, avec un gosse sur les bras ? »
Nouvelle retraite. Bruno abandonne son dessert, intact, jette sa serviette et se dirige, comme ce matin, vers la porte. Parvenu là, il rassemble son courage :
« Excuse-moi, Papa, dit-il très vite, mais le gosse, justement, il est fait. »
Et moins courageusement il se sauve vers la 4 CV, laissant encore une fois sa tante ramasser les éclats.
Il n’y en aura pas. Mais de l’abattement, de la confusion, chez moi, chez la tante, qui dévide avec application la peau d’une pomme, en une seule pelure, il y en a.
« Nous ne méritions pas ça », murmure Laure, se plaignant pour la première fois.
Elle a de la chance d’avoir des mains qui ne peuvent rester tranquilles et l’empêchent d’avoir l’air anéantie.
« Bruno ! Je n’arrive pas à y croire. Mais comment a-t-il fait ? reprend Laure, stupide.
— Comme tout le monde », s’écrie M. Astin, qui voudrait du silence.
À son glorieux destin un beau chaînon s’ajoute. Le doux, le cher petit, le tendre comme on n’en fait plus, voilà qu’il continue de bâtard en bâtard l’abonnement familial. Aveuglement des pères, que vous êtes précieux pour réputer candide votre postérité ! Je le vois encore sur la murette, avec la fille Lebleye, je le vois la frôlant seulement de la tempe, si correct, qu’il pensait Papa, si anachroniquement correct qu’il n’avait peut-être pas, son Bruno, esquissé le moindre touchi-toucha. Eh bien non, ce n’était pas ce que vous croyiez : l’horreur du gnan-gnan, le souci de ne pas se noyer dans le sirop. On était tout bêtement saturés, on s’offrait le luxe d’être calmes. À quoi bon regoûter les prémices, quand on s’est octroyé tout le lot !
« Mangez, Daniel, dit Laure. Ne vous mettez pas en retard. Nous aviserons ce soir. »
Je mange. La fin des radis, qui sont creux. Du bœuf, je crois. Non, du veau. Une poire, tout épluchée, épépinée, coupée en quatre, moelleuse et qui n’a goût de rien. Au moral, Bruno me ressemblait, croyais-je. Énorme différence, pourtant : où j’ai trop attendu, il n’attend pas assez ; où je n’aurais pas commencé, il en a déjà fini ; où j’ai trop de patience pour mon mal, il a l’impatience du sien. Car le voilà bien avancé, le pauvre petit ! Coincé. Fait comme un rat. Obligé de hâtivement réparer. Il le fera, il le fait d’enthousiasme. Aujourd’hui. On a beau dire, réparer, réparer, le verbe le dit bien qu’il y a eu de la casse, qu’il faudra faire sa vie avec de l’occasion, y penser, surveiller secrètement la fêlure qu’on a faite soi-même, bien sûr, mais dans une pâte qu’on soupçonnera fragile, capable de fendre ailleurs. Je date ? Eh bien, tant pis, je date. Maman disait : « Ne s’aide pas qui cède. »
Elle le disait pour moi, qui ai beaucoup cédé. Comme d’habitude l’imprécation me va mal. Quand une fille cède à un garçon, du reste, le garçon cède tout autant à la fille et, en elle, ne se respecte pas. On pourrait dire : il se trompe. Et même : il la trompe, avec son propre corps. Comme j’ai trompé Marie, avec elle-même.
Non, ne soyons pas trop dur et juge avant d’être jugé. Que celui qui n’a jamais péché, lui jette la première pierre, est-il dans Marc, qui ajoute, l’Écriture ayant parfois de l’humour : Et ils s’en allèrent tous en commençant par les plus vieux. J’exagère. Il n’est pas vrai qu’Odile égale Gisèle, comme je feins de le redouter. Au moins n’est-elle pas adultère. Et quelle part à l’amour, et quelle part à ces sens que nous refusons à nos filles pour les accorder à nos fils ? Il n’y a point ici la traîtrise des femmes s’autorisant des leurs pour doubler les époux. Il y a même fort loin des faiblesses de Louise, sauvant les apparences, à ce franc abandon qui ne s’en soucie pas. Il y a la bêtise ; et la malpropreté humaine des tendresses, dont le sexe est l’appât d’une infirme nature. Il y a la douce reddition du drap, du drapeau blanc : à relaver toujours.