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« Deux heures moins vingt. Votre cours ! » dit Laure, inquiète.

L’homme au bas de soie, l’ex-évêque, dans son échelle de références avait tort : c’est une faute, bien sûr, mais ce n’est pas un crime.

Second entracte. Dès six heures je serai de retour, attendant Bruno pour sept et demie. Mais à huit, il ne sera pas là. À neuf, non plus. À dix, Laure sort et ressort, pour inspecter le fond de la rue, couloir de silence sous deux voûtes tremblantes d’ampoules et d’étoiles. Enfin, le téléphone sonne. C’est Louise.

« Bruno est chez moi, dit-elle, avec Odile. Figure-toi qu’ils n’osent pas rentrer. Évidemment, c’est malin ! Un berceau comme corbeille, elle s’amusera très vite. Odile. »

Commentaire de moralité :

« Ils ne pouvaient pas faire attention, non ? » Saint Malthus me pardonne ! Je ne trouve pas la circonstance aggravante, si le résultat l’est. Coupons court :

« Dis-leur de s’amener, au trot. Je ne dévore personne. »

Ils n’arriveront qu’à onze heures, moins penauds que je l’eusse été en telle circonstance, mais avançant tout de même à la file indienne, Odile derrière Bruno, obligé cette fois d’être brave et dont le dos sert de bouclier.

« Ne compliquez pas votre cas en faisant les serins, dit Laure, prenant la petite par la main. Vous, Odile, asseyez-vous. »

Elle pense à tout. Cependant qu’on assoit la gravide, dont je comprends mieux pourquoi se développait l’appétissante poitrine mode, je cherche une ouverture et je crois la trouver :

« J’avoue, Odile, que j’avais confiance en vous.

— Ne l’accuse pas, dit Bruno. J’ai eu assez de mal. »

L’aveu fait sursauter Odile elle-même.

« Tu ne vas pas me dire que tu l’as fait exprès ? dit Laure.

— Si ! » dit Bruno, carré.

Il se reprend :

« Enfin, pas le gosse.

— Tu me déçois, dit M. Astin. À toi aussi je faisais confiance.

— Oui, dit Bruno, mais tu n’étais pas chaud. Et puis, Odile, je peux bien le dire maintenant devant elle, ne paraissait pas décidée. J’ai saisi une occasion, un soir que…

— On ne te demande pas de détails », dit Laure.

Et, lentement, tournée vers Odile :

« Vous n’étiez pas décidée et vous lui avez donné une occasion ?

— Il n’avait pas compris », dit Odile.

Et plus bas, avec un accent, qui soudain la transforme :

« Il ne sait rien dire, il a peur de tout le monde, il ne croit jamais à ses chances. Au moins cette preuve-là… »

Un ange passe qui a la plume chaude, s’il ne l’a pas très blanche. Laure s’absorbe puis sort d’un calcul mental qui lui faisait remuer les lèvres :

« Si je comprends bien, ça date des vacances, vous êtes déjà enceinte de trois mois. »

M. Astin, que l’humeur regagne, a d’autres préoccupations. Quand elle l’est de son plaisir, fille avertie en vaut deux.

« Et depuis, dit-il, vous avez continué ?

— Puisque c’est ma femme », dit Bruno, tranquille.

Nous ne parlons pas la même langue. Ils n’ont pas honte, tous deux ; ils sont seulement ennuyés, ils ont eu peur de rendre des comptes à ces parents qui vivent encore sur des notions abstraites et semi-religieuses de pureté, d’intégrité, de légalité, quand suffisent si bien, du cœur comme du corps, la franchise et la simplicité. Au creux des sentiments il n’y a pas pour eux, comme pour nous, la bête originelle, la bête tapie pour les surprendre. Ils l’habitent, leur bête, familière, innocente et l’heure venue de boire, de dormir ou d’aimer, ils lui donnent la joie de ses nécessités.

« Sans compter les nôtres, dit M. Astin, vous vous êtes gâché quelques satisfactions. »

Propos de circonstance, pour rester le père noble. Bruno n’en doute pas :

« Excuse-moi », murmure-t-il.

C’est la troisième fois qu’il le dit aujourd’hui, sans employer un verbe plus fort. Mais que je l’excuse ou que je lui pardonne, la situation reste la même. Nous sommes quatre ici, destinés à nous accrocher à cette rue, à vivre ensemble. Ce mariage hâtif mais inévitable, ne peut pas se faire contre moi. Je ne peux même pas avoir l’air de m’y résigner, sous peine d’exclusion future. Je suis, je dois être le bon père de famille qui, dans l’intérêt du couple, ergotait sur des dates, qui regrette une coucherie de fiancés, réputée courante par des statistiques qui affirment même que moins de trente pour cent des époux ont une vraie nuit de noces. Réservé, encore triste parce que l’affaire est fraîche et qu’il faut aussi être digne, nous, dépositaire des principes, mais déjà tout bon, tout sacré-cœur, bénissant les coupables, je n’ai plus pour sortir d’embarras qu’à me montrer le plus pressé :

« Évidemment, il faut faire vite.

— Odile, vos parents ne se doutent de rien ? » dit Laure, aussitôt.

La petite fait non, de la tête. Sa mine s’allonge. Elle en redevient toute gosse, fragile, charmante d’ignorer l’attendrissement trouble que font naître la chute de ses longs cils humides et l’idée qu’en cette grâce fautive se développe une greffe d’avant-printemps. Les parents du Vieux-Chelles lui font plus peur que nous : ceci lui sera compté. Laure me touche le bras :

« Si vous voulez, Daniel, je la raccompagne et je parle à sa mère. Entre femmes, ce sera plus facile.

— Dites-lui que je recevrai M. Lebleye ou que j’irai le voir, comme il voudra. »

Laure passe un manteau. Depuis que, sa mère disparue, elle représente la ligne maternelle, son mutisme, sa soumission s’atténuent, décidément. Elle n’y gagne pas seulement en présence et en autorité : on dirait qu’elle commence à vivre. Mais l’heure n’est pas à ces considérations. Bruno embrasse Odile sur la bouche.

« Allez, ma petite fille », dit M. Astin, qui s’est détourné.

XXVII

Le genou sec et flanqué de Madame, qui picote le gravillon du bout d’un parapluie, voilà l’autre père qui m’arrive, le lendemain, en l’absence de Laure, partie faire son marché. Il a pour me serrer la main la même expression qu’au cimetière et s’assied.

« Nous sommes bouleversés », dit-il, en mettant ses gants dans son chapeau et son chapeau sur ses genoux.

Mme Lebleye soupire sous son collier, tourne de la prunelle, qu’elle a terne, couleur de bois, exactement faite comme le bout non taillé d’un crayon. M. Lebleye reprend :

« Quand je songe à nos situations… »

Il se croit tenu, bien sûr, à un honorable exorde. La crise passée, je m’amuse presque. Le père du fils est toujours dans une situation plus confortable que le père de la fille, puisque la fille seule, on se demande pourquoi, est réputée déshonorée. Se voir livré aux clabaudages, gémit-on, malgré vingt ans de réputation sur la place, de vie stricte, sans compter l’aide apportée aux œuvres locales et l’aimable notoriété acquise dans ces travaux sur le premier âge, dit chelléen, de la pierre taillée ! J’approuve du menton, lorgnant la raie aubergine du revers, que vingt ans de professorat ne m’ont pas encore value. On en vient à la stupéfaction qu’un père peut éprouver quand sa fille, bien connue de tout Chelles comme une enfant sérieuse, se laisse séduire par celui-là même dont on aurait le moins attendu cette vilenie. Ceci juge la fille, selon moi, autant que le garçon. Mais évidemment, pour le bonhomme qui traiterait sans doute de salope la fille coupable de sa voisine, sa propre fille ne peut être qu’une victime et lui-même un justicier auprès du suborneur et des siens. D’où l’œil, sur moi dardé. Mme Lebleye renifle : sincère d’ailleurs à n’en pas douter. Je me demande : « Pourquoi la douleur d’autrui, dès qu’elle est revendicative, semble-t-elle si ridicule ? » M. Lebleye continue. Il n’excuse pas Bruno, il ne veut pas l’accabler ; il n’accable que l’exemple, donné par ceux-ci ou celles-là qui, dans chaque famille…