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« Il ne sert plus à rien de récriminer », dit Mme Lebleye.

M. Lebleye baisse d’un ton, réclame un mariage rapide, qui pourrait être suivi, en temps utile, d’un séjour en province où Odile accoucherait, discrètement, dans une retraite assez longue pour brouiller les dates.

« Vous avez, je crois, une petite maison près d’Ancenis ?

— Elle est même à mon fils, dis-je, pour faire valoir Bruno, propriétaire.

— Pour un tiers, oui, je sais », dit M. Lebleye.

L’envoi d’Odile à L’Émeronce me paraît superflu : on a le courage de ses actes et les précautions de ce genre ne font qu’exciter les rieurs, sans jamais troubler l’état civil dont les bulletins de naissance proclameront toute la vie que vous êtes né six mois après le mariage de vos parents. Mais nous entrons évidemment dans le vif du sujet : questions de logement, de situation, de ressources. In the end all passions turn to money.

« Ils n’ont pensé à rien, nous devons y penser pour eux, dit M. Lebleye. Je ne vous le cache pas, quarante mille francs par mois, pour un jeune ménage qui aura tout de suite un bébé, cela me paraît plus que juste. Et je ne vous le cache pas non plus, actuellement je ne saurais pas faire grand-chose.

— Ne vous inquiétez pas, je donnerai le complément, dit M. Astin.

— Quant à moi, reprit M. Lebleye, j’aurais volontiers logé le couple, si Odile n’avait deux petites sœurs et si nous n’étions assez à l’étroit. Mais peut-être Mlle Laure qui est si seule maintenant dans cette grande maison pourrait-elle donner l’étage aux enfants.

— Laure est pauvre. Elle n’a pour ainsi dire rien en dehors de sa maison. Les enfants seraient obligés de lui payer un loyer.

— C’est bien ainsi que je l’entends.

— Ici, ils n’en paieront pas. Et ils n’auront pas de meubles à acheter. »

M. Lebleye hésite, déplace son chapeau, puis se lance :

« Vous allez m’excuser, monsieur Astin, si je me montre aussi rond, aussi franc qu’en affaires. Il ne s’agit pas d’une solution provisoire, mais d’un long avenir. Si respectueux, si aimant qu’il soit, un jeune ménage a besoin d’indépendance. D’autre part, en cas d’accident, de succession, il faut tout prévoir, les enfants seraient considérés comme occupants sans titre.

— Je peux leur faire un bail. »

M. Lebleye regarde Mme Lebleye. Ai-je lâché une bêtise ? M. Lebleye, dont s’entortillent les paupières, glisse une nouvelle objection :

« Mais vos autres enfants…

— Ils sont pratiquement casés. Quant au partage futur — il faut en effet tout prévoir — eh bien, disons que cette maison sera pour Bruno, celle d’en face et L’Émeronce, pour Michel ou Louise, au choix. »

Je viens de disposer bravement du bien de Laure, compris dans le lot. M. Lebleye n’en marque aucun étonnement. Il murmure tout de même :

« Mais Mlle Laure…

— Laure et moi, vous savez !… » dit M. Astin.

M. Lebleye de nouveau regarde Mme Lebleye d’un air entendu.

« Oui, je sais, dit-il, vous vivez depuis quinze ans dans une entente étroite. »

Le mot entente a sonné curieusement.

« En somme, si j’ai bien compris, c’est vous qui passeriez en face avec Mlle Laure ? »

J’en reste cloué. Croient-ils que… Je n’y avais jamais pensé : pour beaucoup le dévouement inhumain de Laure a pu s’interpréter, trouver de sales raisons dans la tête des gens. Mais n’est-ce pas moi qui suis en train d’interpréter ? M. Lebleye veut peut-être dire que, me réservant l’étage du mair, je songe à lâcher tout à fait le pair. S’il m’en croit capable cet homme — qui, lui, ne fait aucun sacrifice, qui abuse de sa situation d’offensé — il a de l’estime pour moi. Il en a trop. J’ânonne :

« Je crains de m’être mal expliqué… »

Ma confusion m’enferre, qui peut encore donner à penser. M. Lebleye se lève :

« Je vous en prie, monsieur Astin, ceci ne nous regarde pas. Vous faites ce que vous entendez. Résumons-nous. Nous marions d’urgence ces enfants, ils s’installent ici, nous les aidons jusqu’à ce qu’ils soient en mesure de se suffire. Dieu merci, s’ils ont fait une bêtise, ils ont la chance d’être nés dans deux honnêtes familles. Je le disais à ma femme, en arrivant chez vous : « Tout ça est fâcheux, bien fâcheux, mais avec « M. Astin, nous ne craignons rien, il aura vite « fait de remettre les choses en ordre. »

Il parle, il parle, il me déborde. Quand perdrai-je à la fin cet embarras de la glotte, ce goût d’être coupable et de payer mon dû à qui je ne le dois pas ? Les gémissements du père Lebleye, dont je m’amusais, n’étaient qu’une bonne préparation, destinée à me mettre mal à l’aise pour obtenir le maximum. Elle est ravie, l’agence. Lorsque « les choses » se seront tassées, notre alliance ne pourra qu’augmenter son crédit sur « la place ». Une maison pour la fille, toute meublée, avec le téléphone, deux mille mètres carrés de jardin, l’affaire est excellente. De l’œil, ce professionnel sonde les murs et les toits.

« Il faudra que nous passions à la mairie pour les bans, dit-il encore. Après-demain, trois heures, voulez-vous ? Non, c’est vrai, à trois, j’ai un client. Disons quatre. Je vous attendrai en bas, sous le drapeau, avec ma fille.

— Non, dit M. Astin, j’ai cours. »

Nous irons finalement après-demain, onze heures, si Bachelard m’y autorise. À la grille, M. Lebleye, Mme Lebleye ont, cette fois, la poignée de main nerveuse. M. Lebleye murmure :

« Je ne pense pas qu’un contrat… »

Geste évasif de ma part, auquel répond le même geste, généreusement indifférent. Nul besoin de notaire. Communauté légale. Les enfants n’ont rien et les seules espérances, fort minces, sont de mon côté.

Ils sont partis. J’arpente le vivoir. Je tente de faire le point. Plus j’y repense, plus je me sens l’oreille cuisante, moins j’arrive à croire que M. Lebleye ait pu se méprendre. C’est vous qui passeriez en face… Fortunat, mon vieux maître, appelait cela : le conditionnel de suggestion. Qu’une insinuation l’accompagne », il se peut. Mal venus, les Lebleye, dira-t-on, d’y songer ! Voire. Sur les apparences les roués sont les plus stricts et c’est encore montrer leur horreur du scandale que d’en aller gratter un autre, serait-il inventé. Cette sorte de gens n’a aucune peine à prendre l’avantage sur moi. Ils flairent immanquablement vos gênes comme vos fiertés et, se servant des unes pour exciter les autres, ils ont le génie de provoquer des réactions qu’ils se garderaient bien d’avoir eux-mêmes, mais dont ils tirent aussitôt profit. C’est vous qui passeriez en face… Tout serait si bien en ordre, les ragots étouffés, le petit ménage au large, la maison nettoyée d’un père envahissant…

Il va fort, le bonhomme, mais pour se le permettre il a bien ses raisons. On peut là-dessus lui faire confiance, il aura tout pesé, calculé. Il est, pour moi, grand temps de le faire. Résumons-nous, comme dit M. Lebleye. Nous avons à caser, harmonieusement, de telle façon que chacun puisse vivre sans gêner l’autre, sans manquer de ressources, de logement et d’amour, nous avons à caser de l’un ou de l’autre côté de la rue M. Astin, Laure et le couple. Le problème ressemble étrangement à celui du passage du pont par le loup, la chèvre et le chou. Voyons toutes les solutions.