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Première solution, déjà écartée, mais à noter pour le principe : le couple va s’installer où il veut. Il n’a ni logement, ni meubles, ni ressources suffisantes. M. Astin reste chez lui, sans fils, sans ménagère. Laure reste chez elle, affamée. Tout le monde est perdant.

Deuxième solution. Le couple va s’installer au premier étage du mair. Même s’il paie un loyer, Laure n’en reste guère moins désargentée. M. Astin reste chez lui, demi-abandonné, Laure, qui pouvait honorablement élever ses neveux, ne pouvant plus — comme dans le cas précédent — servir de bonne à son beau-frère, émarger à son budget sans être soupçonnée. Pour la même raison il ne saurait s’en aller chaque jour, hôte payant, manger sa petite côtelette chez Mlle Hombourg. Il a l’air d’un égoïste qui a gardé son bien, qui a laissé sa très pauvre belle-sœur sacrifier le sien à sa place. S’il peut à la rigueur prendre pension chez son fils, on ne voit plus très bien pourquoi ce fils aurait traversé.

Troisième solution. Le couple s’installe au mair. Laure se dépouille complètement et vient s’installer chez moi. Tous commentaires inutiles.

Quatrième solution. Le couple s’installe au pair, avec moi. Nous savons bien, monsieur Astin, que cette solution-là vous allèche. Elle a un côté miraculeux : le long avenir, dont parlait le beau-père, semble, à notre profit, récupéré. Mais Laure, éliminée, n’a plus qu’à mourir d’inanition ; la jeune maîtresse de maison n’aura plus aucun besoin de ses services, si même elle n’en prend pas ombrage. D’autre part, la maison ne se divise pas : nous devrons vivre en commun. La répartition des chambres devient épineuse, puisqu’il n’y en a que trois : celle des garçons, celle de Louise, celle du père. Il faut pour coucher le couple priver quelqu’un de la sienne. Coucherons-nous les mariés dans le vivoir ? Solution peu pratique. À la rigueur, je peux me dévouer, coucher dans la chambre des garçons, que je partagerai avec Michel, lors de ses rares visites. Mais, on vient de me le dire, c’est ma présence même qui sera vite mise en cause. Les jeunes mariés — les vieux, aussi, du reste — supportent mal les témoins. Nul ne tient la chandelle dans une intimité. Dans leurs sorties, leurs menus, leurs aménagements, les invitations, leurs propos, leurs horaires, ils seront obligés de se contraindre, ou de me négliger. Dans les deux cas nous n’aurons qu’un faux paradis, en abîmant le leur.

Cinquième solution. Le couple s’installe au pair, seul. Il y a de la place. Il peut réserver leur chambre à Louise et à Michel. Moi, je vais en face, comme en a si fort envie M. Lebleye. Passons sur le sacrifice de mes habitudes, de mes souvenirs, de ma maison : il n’est pas fait, certes, mais il ne blesserait que moi. Envisageons les deux variantes : A) Laure divise et me loue l’étage. B) Nous vivons en commun. Dans le premier cas nous revenons à la solution deux, inversée, aggravée par le qu’en dira-t-on. Dans le second, c’est un vrai mariage blanc, qui sera réputé noir.

Il n’y a pas de solution.

Non, je dis bien, il n’y a pas de solution. Toutes sont boiteuses. Mais qui ricane ? C’est vous, Mamette, qui répétez : « Si vous aviez épousé Laure… » Évidemment. Un mariage blanc, célébré, reste blanc. Un vrai mariage aurait d’ailleurs les mêmes effets. Voilà donc pourquoi — je n’y avais sur l’instant pas prêté attention — on m’a dit : C’est vous qui passeriez en face avec Madame Laure. Une indication. Une femme sans ressources avec maison, un homme avec ressources sans maison : il avait tout de même vu la solution, le père Lebleye.

Riez, monsieur Astin. Pensez : « Pour une fois que le loup avait envie du chou, on lui offre la chèvre. » Riez encore. Pensez : « Épouser Laure après m’en être si longtemps défendu ! Mais quand je serai mort, au caveau descendu, entre mes deux femmes, l’une et l’autre belle-sœur de leur sœur comme de leur époux, Mamette, riant plus fort que moi, d’un cubitus pointu me donnerait des coups de coude. »

Mais Laure rentre, traînant son cabas d’où émergent des fanes de carottes. Pensez à la rigueur : « Le pélican dégorge ma provende. Tant que je serai là, pélican associé, on ne secouera pas du bec, sur un goitre trop sec. Mais ce sont les petits, les petits affamés, qui pourraient nous manquer. »

La porte tourne sur des gonds bien huilés. Laure apparaît plus mince, plus nette dans la robe qu’elle a fait teindre en noir à la mort de Mamette. Une ride bouge sur son visage lisse. Elle tend une petite enveloppe à carte de visite.

« Bruno m’a laissé ça, pour vous, ce matin. »

Dans l’enveloppe, plié en quatre, il y une sorte de billet griffonné au bic. Lisez, monsieur Astin, brûlez-vous l’œil :

Je ne suis pas très bavard, Papa, et sur la corde sensible le coup d’archet n’est pas mon fort. Je préfère t’écrire un petit mot pour te dire que, franchement, ce que nous avons fait, Odile et moi, je ne peux pas le regretter. Ne penses-tu pas comme moi ? Si je le regrettais, même pour la forme, ce serait mauvais signe.

Je voulais te dire ensuite que, si je parais moche, c’est sans le vouloir et que vraiment toi, hier soir, tu t’es montré trop chic pour qu’on puisse l’oublier.

« Il m’a laissé la même », dit Laure.

Une suffisait. Et même aucune. Nous détruirons ceci, qui ne doit pas se garder, qui pourrait nous gêner, qui nous gêne. D’un petit mot, pour d’immenses efforts, le fils nous rétribue. Nous rétribue et nous relance. Comme il est facile d’être fils, comme il est somptueusement malaisé d’être père ! Voilà une petite heure que je tourne, que je tourne, que je dispute et discute avec moi-même sur les décisions à prendre, sur une nouvelle procédure de vie. Les vraies conditions d’un bonheur ne sont jamais celles sur quoi, sottement raisonnables, nous nous appesantissons. Le vieil oracle aussi m’a laissé un message : suivez Bruno à la distance qu’il faut… Ni de trop près, ni de trop loin, ni avec moi, ni sans moi, la bonne distance est de trente mètres. Et la bonne façon est de ne pas faire tant de manières. Est-ce qu’elle pense à elle, est-ce qu’elle se préoccupe de ce qu’elle va devenir, celle-ci, qui est devant vous ? Et à qui est-ce de s’en préoccuper, sinon à vous, qui depuis bientôt quinze ans essoufflez son courage ? Elle n’a jamais rien eu. Vous qui aimez régler vos dettes, jusqu’au dernier centime, réglez celle-là ou vous êtes un salaud.

Laure retourne à la cuisine, son temple. Pour vous honorer, pensez : « Je me suis engagé à donner le pair, en somme, avec les Lebleye. » Pour vous exalter, pensez : « C’est moi qui paie », et soyez-en faraud. Pour vous ravigoter, pensez : « Le mair n’est pas si loin. Mamette voyait tout de son observatoire. »

Puis montez dans votre chambre. Regardez le portrait de votre mère, si haute dame en votre souvenir, si fortement et même abusivement protectrice de votre jeunesse, mais qui, sur la fin, sut si bien s’effacer et mourir. Pensez : « C’est à mon tour. » Et pour que ce soit mieux, pour que ce soit parfait, pour qu’au moins une seconde vous ayez eu cette illusion, pensez : « Qui parle de sacrifice ? Ceux-là qui peuvent se sacrifier, pardi, c’est qu’ils ont mis ailleurs leurs complaisances ; c’est qu’au fond du cœur ils y trouvent leur compte. »

XXVIII