De nouveau les arguments creux :
« Vous êtes élevés, votre grand-mère est partie, nous n’avons plus de charges : nous pouvons finir notre vie ensemble. »
Ils semblent étonnés, mais soulagés. Contents pour Laure, contents pour moi. Ils ne demanderont même pas s’il s’agit d’un mariage : avec Laure, cela va de soi.
« Évidemment ! dit Louise, ni l’un ni l’autre vous ne pouviez rester seuls. »
Une fin de vie, des soins réciproques, le troc d’un bon ménage contre une paie fidèle, peut-être aussi quelques prudentes satisfactions nocturnes, à quarante-cinq ans, n’est-ce pas, que peut-on souhaiter d’autre ? Il est vrai d’ailleurs cjue ces raisons banales ont bien leur importance. Bruno, seul, paraît moins convaincu :
« Nous n’aurions pas su nous occuper de toi, hein ? » dit-il d’une voix sourde.
Là encore il faut donner l’avers pour le revers, dire en souriant :
« Si j’ai besoin de toi, je n’aurai qu’à ouvrir la fenêtre pour t’appeler. »
XXIX
Le mariage eut lieu dix jours plus tard. Les Lebleye avaient proposé soit le grand tralala, comme si de rien n’était, soit au contraire une petite noce champêtre — lointaine, donc discrète — à L’Émeronce. Ils n’auraient pas été fâchés, encore une fois pour la galerie, de me voir épouser Laure, le même jour. Mais j’avais soutenu que, selon la formule consacrée — qui fit aussitôt le bonheur de leurs faire-part — nous étions précisément tenus de marier nos enfants en raison d’un deuil récent dans la plus stricte intimité, que L’Émeronce ne s’y prêtait pas et qu’un double mariage, outre un désagréable air coco, rendrait l’événement voyant, en le retardant d’une quinzaine, ce qui dans l’état d’Odile n’était pas souhaitable. Nous avions choisi donc un samedi, jour commode, où les mariages se font en série et où la lecture des articles du code par un quelconque adjoint rivalise de vitesse avec la bénédiction d’un quelconque vicaire.
La cérémonie — si ce mot convient à des formalités — ne m’émut guère. Je trouvai ridicule l’espèce de voilette, grande comme un mouchoir, dont Mme Lebleye, au dernier moment, voulut gréer sa fille, déjà pourvue d’un tailleur crème, presque blanc, et méritoire le geste de Bruno qui, fort tranquillement, la roula en boule pour la mettre dans sa poche. Émancipant mon mineur, je signai à la mairie, je signai à Sainte-Bathilde, singulière grange-église où je pénétrais pour la seconde fois. De la part d’une inévitable poignée d’amis et de voisins je supportai les rabâchages, les félicitations, les vœux d’usage, dont sont accablés les parents des couples et ces couples eux-mêmes dont 25 pour 100 divorceront, 25 pour 100 se tromperont, 25 pour 100 se supporteront, tandis que, du dernier quart, pour trouver les élus de la terre, il faut encore retrancher les veuvages, les stérilités, les angoisses des prolifiques, les déchirements de la paternité spoliée par la vie ou la mort. Ma mère disait : « Les seules vraies noces sont les noces d’or. On vous en donne un petit rond, au départ, pour vous donner le goût de l’incorruptible. Mais ce métal est si rare… »
Cène pour le départ du fils — bientôt complétée par l’imminente retraite du père —, le déjeuner, dans une guinguette au bord de la Marne, me fut plus pénible. Quinze couverts tout de même : les mariés, M. et Mme Lebleye, leurs deux autres filles, l’autre M. Lebleye, parrain de la mariée, sa femme, sa fille Marie, Rodolphe, parrain du marié, sa femme, Laure, Michel, Louise, M. Astin. Ce dernier grignotait : une aiguillette de canard, trois feuilles de salade aux noix, je ne sais plus, je ne conserve pas les menus, calligraphiés en échelle de Gargantua. Je bus encore moins : les vins me donnent la migraine. J’avais déjà la tête lourde. M. Lebleye, d’une lèvre grasse, conseillait à sa fille de boire très peu de vin :
« À cause de… tu me comprends ? » (L’anneau passé, le cher petit fœtus, il n’était plus une faute !)
Marie renchérissait. L’impudence pour se donner un air aime juger l’imprudence. Elle chantait :
« En tout cas, ça suffira comme ça. »
Et je me disais : « Odile devient une Astin. Les Astin ont une autre classe. » J’en étais médiocrement sûr.
« Je lui fais une césarienne ? » dit Rodolphe, quand il fallut découper le soufflé.
On rit. On s’arrêta de rire, parce que M. Astin cette brute, ne riait pas de sa bru. Seulet, il faisait le point à travers la fumée des premiers cigares ; il s’embarquait dans les revisions. Il regardait, assise près de Marie — qui n’avait point épousé Roland — sa fille Louise — qui n’avait point épousé M. Varange. Il regardait Louise, habillée en Loïse, avec la coûteuse simplicité de celles qui sont arrivées à se créer la « personnalité esthétique » dont parlent les hebdomadaires féminins. Il se demandait : « Où en est-elle ? Elle m’a parlé bien curieusement, l’autre jour, en termes feutrés, d’un homme connu, dont les petits pots pur fruit pur sucre sont sur les rayons de toutes les épiceries. Ai-je eu tort de croire que, l’illusion lassée, l’orange pressée, elle rêve de sauver le reste, de sauver le zeste, en l’offrant au confiturier ? Il a quarante-deux ans, presque mon âge. Il est divorcé. N’est-il pas encore préférable qu’elle reste ce qu’elle est : une fille libre, dans une carrière que cette liberté facilite, plutôt que de s’enfouir dans un mercenariat conjugal ? À chacun sa voie, ma doucette. Je me souviens de ta mère. Je ne te caserai pas forcément le plus vite possible. J’ai d’autres préjugés que Mamette. »
Je regardais Michel. « De qui tient-il donc, celui-là, dont je cherche en vain l’équivalent dans la famille ? De cette famille il n’aime que les femmes : Laure, Louise. Ce sont elles qui le retiennent encore, sinon nous ne le verrions plus. Il n’est donc pas incapable d’amour ; il en aura probablement pour sa fiancée, plus tard, mais il faudra qu’il soit dans le prolongement de son amour-propre. Son ambition ne me gêne pas. Je suis moi-même ambitieux pour lui. S’il avait voulu épouser Odile, je crois que je l’en aurais empêché : elle n’était pas à sa taille. À chacun des nôtres l’affection doit une aide, du genre poussette, vers leurs vrais buts. Toi, Michel, on ne peut t’aimer que dans ton mouvement, dans la ligne de ton orgueil, si nous voulons qu’au moins tu aimes en nous ce consentement à toi-même. Et c’est pourquoi, comme je le suis de toi, tu es le moins aimé. »
Je regardais Bruno et ça n’allait plus du tout. J’étais là sur ma chaise, comme la vieille du Barry sur l’échafaud. Encore une petite minute, monsieur le bourreau. Une demi-heure, si vous voulez ; une heure, si vous pouvez. De sursis en sursis nous irions tout au plus jusqu’au soir, où ils entreraient, elle et lui, dans ma chambre, abandonnée au jeune ménage, à qui les trois jours de congé réglementaires accordés par l’administration ne permettaient aucun voyage. Je regardais Bruno. Il ne me regardait pas. Très occupé par son nouvel état, il retirait des mains d’Odile sa tasse de café en murmurant : « Non, chérie, pas de café » ; il la touillait avant de la boire et son alliance luisait en même temps que la petite cuiller. J’essayai de tabler sur mon goût pour les encouragements intérieurs : « Eh bien, quoi, ton fils se marie, tu l’as fait, il le fait, rien de plus simple. Un peu plus tôt, un peu plus tard… On ne consent pas à demi, on ne regrette pas ce qu’on accorde. Quand on bague un oiseau, c’est pour le relâcher. » Bien sûr. Mais Odile me regardait, elle, avec une légère insistance et j’interprétais ce regard : « Pas touche ! Celui-ci désormais est à moi. » À elle sans doute : ce n’était pas le pire et de sa jalousie la mienne se rassurait. Qu’elle fût près de Bruno efficace, plus efficace que moi peut-être, qu’elle le poussât où je n’avais pu le pousser, j’y consentais encore. Mais où entre la fille entre la mère et dans l’ombre de la mère suit l’autre père ; et les avis de l’autre père à la mère, de la mère à la fille, de la fille au gendre, arroseraient mon jardin de salive Lebleye.