« À votre santé ! » criait précisément l’agence, choquant sa coupe contre la mienne, restée sur la table.
On était au champagne et la sympathie de M. Lebleye se montra si vive — saluons le présage — que le verre se brisa.
Et puis Bruno, le soir, gaffa. Nous avions dîné en famille ; Michel était déjà dans sa chambre, Louise dans la sienne, Laure au mair : je dressais dans le vivoir mon lit de camp provisoire, quand Bruno, attardé avec Odile dans leur première vaisselle (sa phobie : Laure, elle-même, n’aurait pu, auparavant, obtenir qu’il touchât une assiette sale), ouvrit la porte. J’avais souhaité qu’il montât discrètement. Il avait, par malheur, une tête de circonstance.
« Papa, tu as été… », commença-t-il, sans trouver ou sans oser trouver le mot juste.
M. Astin fit face. « Une belle scène, songeait-il, ah ! non ! Le tremolo, le frémissement à quoi nous avons presque toujours coupé, ah ! non ! J’ai été quoi ? Admirable, n’est-ce pas ? Admirable. J’ai bien fait mon devoir. Mot horrible : au début, oui, il y a très longtemps, tu ne t’en souviens pas, je faisais mon devoir. Depuis lors, je ne le fais plus, je fais toujours ce qui m’est commandé, mais l’ordre vient d’ailleurs et la morale, la conscience, la raison, la paternité même n’y ont que par hasard été servies. Et c’est souffler des mots, souffler des bulles que de répondre : « J’ai été ton père, Bruno. »
Pourquoi me venait-il à l’idée, à cet instant, que je ne l’étais pas, qu’il aurait pu le savoir, qu’il aurait pu en concevoir soit une admiration plus grande — et pour moi plus affreuse —, soit le brusque détachement, la révolte des adoptés contre l’escroc à l’incarnation ? Ceci au moins m’avait été épargné.
« Va », dit M. Astin, menant son fils jusqu’à l’escalier.
Embusquée dans le vestibule, Odile, d’un saut de biche que Bruno réprouva, franchit deux marches et, du talon à demi sorti de l’escarpin, vers le genou où plissait du nylon, deux jambes fusèrent haut sous la robe doublée de jupon blanc.
« Bonsoir ! » dit Bruno.
Je rentrai dans le vivoir. Machinalement j’allai ouvrir la télé, sans tourner le bouton du son, je m’assis en face de l’écran, à cheval sur une chaise, les coudes sur le dossier. D’un vieux film aux images usées défilèrent les personnages qui remuaient les lèvres dans le vide. Va ! Je commentais ce mince impératif. Va, tout à l’heure, tu lui feras, tu lui fais peut-être déjà l’amour dans ce lit dont je suis né, dont tu aurais dû naître et où ta grand-mère, ta mère et, par ma grâce, Odile n’auront été, ne sont qu’une femme continue : Mme Astin. L’idée me touche, qui t’impose d’une nouvelle façon, et, chose curieuse chez moi, je la trouve étrangement saine. Si un fils ne peut penser sans répugnance à l’étreinte du père et de la mère, c’est le privilège des pères de pouvoir songer à celle du fils et de la bru, sans gaillardise, et dans leurs nus mêlés — comme jadis, quand ils étaient de courts petits-Jésus — d’y voir seulement la vie naissante où ils se perpétuent. Va, mon fils, tu as joué ton rôle. Tu m’as servi à sortir de moi-même, à découvrir un monde qui m’était inconnu. Au prix du nôtre — dont il était devenu la raison — le bonheur d’un enfant ne le rembourse pas ; et les lèvres qui ont dit oui, il se peut que nous les mordions des années en silence. Mais ce que perd le renoncement, le temps de toute façon un jour nous l’eût fait perdre, ne serait-ce que dans l’engourdissement de l’âge. Saigner un peu, c’est vivre encore de toi. Va, mon fils, tu ne me quittes pas.
XXX
Ce fut notre tour, Laure, voilà dix jours, dans une discrétion si parfaite que la moitié de la rue l’ignore encore, que le facteur s’embrouille, met mon courrier dans la boîte d’en face et, s’il t’aperçoit dans le jardin, te crie :
« Rien pour vous, mademoiselle. »
Il sait pourtant. Mais sa bouche a pris un certain pli. Moi-même, quand je tourne au coin de la rue, ma serviette sous le bras, je prends le trottoir pair. Deux ou trois fois je me suis retrouvé dans mon jardin, j’ai rebroussé chemin, alerté par le gravillon qui crisse plus fort sous la semelle que le sable de ta cour. Un soir, je suis même allé tout droit m’asseoir à ma place, dans le vivoir, j’ai cherché mon journal sur le plateau de cuivre. Levant les yeux j’ai aperçu Odile, rondelette, la moue en bec, qui me regardait avec son air de mésange apeurée par l’approche du chat. Elle a pépié :
« Bruno fait midi-huit, mon père. »
Derrière Odile, il y avait Mme Lebleye, de passage, mais de passage chez sa fille, c’est-à-dire suffisamment chez elle pour faire l’aimable auprès du visiteur :
« Un petit apéritif, monsieur Astin ? »
Bruno n’étant point là, j’ai filé. Eût-il été là, du reste, que je ne me fusse pas attardé. Après son travail, il a ses cours à revoir, un clou à planter, une prise de courant à rafistoler ; et sa femme, qui n’a pas de siège quand elle n’est pas assise sur son genou. Ce n’était pas le jour. Nous avons droit au relais de Mamette : le déjeuner du dimanche au mair. Nous avons droit à cette innovation, preuve flagrante de piété filiale : le dîner du même dimanche au pair. Nous avons droit aux rapides incursions. « Ma mère, auriez-vous du persil ? Pourriez-vous me prêter votre cocotte-minute ? » Nous avons droit à la réciproque. Nous avons droit enfin aux « Ça va ? » de Bruno, qui longe la grille et, parfois, vient tailler une courte bavette en louchant sur son bracelet-montre. J’ai voulu cette mitose qui divise la famille en deux cellules contiguës. Je m’y fais mal.
Exilé à trente mètres, je m’embosse à la fenêtre. Si j’en suis éloigné, certains bruits m’en rapprochent vivement que je distingue entre tous. Toutes les lames de la scierie peuvent faire vibrer la brume où précipite la défeuillaison, la sirène de la biscuiterie, les sifflets de la gare de triage, le brame des chalands sur le canal, des autos sur la dérivation de la nationale 34 peuvent s’en mêler : je connais le tintement du portillon. Il tinte et déjà ma main soulève un coin de rideau. Et c’est toi, Laure, moins exilée, mais comme privée de passeport, qui murmure, en soulevant l’autre coin :
« Tiens, ce sont les peintres. »
Je demanderai pourquoi les peintres sont venus, le soir même, à Bruno.
« On refait la chambre », répondra-t-il.
Et je serai tout étonné qu’il ne m’en ait pas demandé la permission, qu’il ne m’en ait pas au moins averti. Nos droits, il ne suffit pas de les avoir abdiqués pour ne plus nous sentir du royaume.
D’ordinaire les allées et venues sont plus banales. Odile et Cachou. Odile et son panier. Bruno et sa 4 CV, qui entre, qui sort, frôlant le pilier. Mme Lebleye. Le charbonnier. Odile et Bruno. Dans ce dernier cas, il y a trois allures : la dégagée pour balade, lui roulant un peu de l’épaule, elle de la fesse en tenant le petit doigt de l’époux ; l’utilitaire, plus vive, pour courses en commun, le panier passant aux mains de Bruno avec coup d’œil d’Odile au chéri, puis coup d’œil au porte-billets, selon les lois d’une génération qui passe vite de l’extase au pratique ; enfin la surveillée (Ta cravate est de travers… l’on jupon dépasse), marche perpendiculaire à la rue, pour traverse.