Tu le vois, Laure : je ne suis qu’à moitié avec toi. Bruno, avant-hier, me soufflait à l’oreille :
« Nous deux, vous deux, hein, c’est de la roulette ! »
Ça marche. « Épouser Laure, disais-je moi-même jadis, c’est reconduire ma vie. » Je n’aimais pas cette vie. La voilà reconduite. Il s’agit là, pour tout avouer, d’une existence ; de ce qui est dans notre vie, non la chair vivante, mais le squelette charpenté, solide et sec. Ils se tromperaient ceux qui murmurent : « Elle l’a eu enfin, à la fatigue, à l’occasion. » Ils se tromperaient ceux qui croiraient que je me force. Ils se trompent moins ceux qui pensent : M. Astin fait toujours ce qu’il doit. »
Tu me connais, autant que nous pouvons connaître nos proches, séparés de nous par le double que nous leur inventons, par ce transparent de couleur, sur eux calqué et qui les transfigure tel un saint de vitrail dans un soleil couchant. Tu me connais, invoquant l’autre : le bienheureux Daniel Astin, que je ne fus jamais et qui crut, dans tes bras, entrer au purgatoire.
Le véritable, ici, j’ai voulu le montrer. As-tu remarqué que jusqu’alors je n’ai parlé de toi — et peu — qu’à la troisième personne, gardant malgré moi cette distance que je voulais franchir ? On ne dit jamais tout, on dit seulement son possible. Les nus sont pour la nuit, qui les annule et ils ne concernent que la peau.
Arrachons encore, pourtant, ce qui peut l’être. Trop de ménagements ne sauvent pas un ménage. Afin de pouvoir nous regarder en face, voyons, Laure, voyons quels sont nos handicaps.
Le plus lourd, pour toi, est d’être mon hospice. D’être mon contrat avec le quotidien. D’être un étai, placé sous une pièce maîtresse. Ces titres, qui te donnent le beau rôle, ils font de moi une sorte d’infirme et les infirmes aiment si peu leurs infirmités qu’ils en étendent parfois la rancune jusqu’à ceux qui les soignent.
Ton pire défaut, d’ailleurs, est de n’en pas avoir, de ne posséder que celui-là, harassant, confondant, vous donnant sans cesse l’impression d’être le bourreau en train de faire rôtir une innocente. Je ne crois pas fort aux vices, aux responsabilités des hommes. Je crois aux caractères, aux chromosomes, aux circonstances, aux injustices sociales, qui les font ce qu’ils sont, purs ou impurs, avides ou généreux, forts ou faibles. Je crois à ce qui les aimante et, le plus souvent, les déboussole. Et c’est pourquoi je pratique moins l’admiration que l’indulgence, pourquoi je ne hais guère que l’hypocrisie, pourquoi je me fonde plus volontiers sur l’amour donné que sur l’amour reçu.
Dois-je le dire encore ? Il est tard dans ma vie. Il est tard en moi-même où je suis occupé. Un enfant de toi, je ne le souhaite pas. Ainsi tu ne seras jamais, par le dedans du ventre, qu’une demi-femme. Dans le plaisir des époux, la joie des géniteurs est incluse, qui sauve l’orgasme, sans elle ravalé au rang de l’excrétion. Je ne suis point partisan de submerger la terre. Mais neuf fois sur dix ces gens qui invoquent la stérilité pour ne pas encombrer le monde, c’est d’eux-mêmes qu’ils l’encombrent et quand ils ne veulent pas « faire un malheureux de plus », c’est encore à eux-mêmes qu’ils pensent chaque fois. Trois enfants te rachètent ici, dont tu fus bien la mère, dont tu as bien le sang, si tous n’ont pas le mien. Ils ne te rachètent cependant qu’à moitié et sur ce point j’oscille, regardant par la fenêtre passer ce fils, si peu coupable, puisqu’il n’a pas triché.
Nous trichons tous, hélas ! et sur bien d’autres choses. Voire, sur les plus précieuses. Tirons le volet de mon côté. Pour conquérir Bruno, n’ai-je pas employé, parfois, de sordides moyens ? N’ai-je pas, à un seul, sacrifié tous les autres et toi-même et moi-même, dans cette belle logique qui nous fait au besoin ravager une vie, ravager une famille — et, chez les grands, ravager l’univers — pour des justices qui ne touchent que nous ?
Je suis un homme banal, Laure, et ce n’est pas grave. Mais je suis aussi un homme étroit. Qui pis est : un faux doux, un faux humble. « Vous avez de la moelle », assurait Mamette. L’excès de moelle du sureau en rend le bois cassant. Je ne m’y trompe pas. Je pense confusément : qui aime bien tout le monde n’aime vraiment personne et l’affection multiple m’apparaît aussi dérisoire que chez ces spécialistes de la philanthropie, pulvérisant la leur sur des milliers de gens.
Je suis un solitaire, Laure. Qui pis est : un solitaire sans solitude. Pour m’épargner celle-ci, on a pensé pour moi aux félicités grognonnes d’un foyer tardif ; et il est bien vrai qu’elle m’est épargnée, comme il est vrai qu’elle me manque. En ce temps où par la T. S. F., la télé, les journaux, les hommes se poursuivent jusque dans l’intimité, où la solitude est pourtant un thème à la mode parmi ces grégaires, où jamais elle n’a mieux servi de complainte à l’égoïsme, s’il est un problème pour moi c’est bien l’inverse. Celui-là, qui s’aime — et je vois qu’on s’aime beaucoup — nul ne le trouble, mais le monde, surpeuplé, lui devient bientôt si vide qu’il est comme saisi d’agoraphobie. Celui-là, qui pense avoir des raisons de ne pas s’aimer, un mot l’assaille et dans sa retraite il est tout étouffé par la foule de ses scrupules, de ses contradictions. Maman disait : « Il y a des orphelins de carrière : c’est alors un tempérament, toujours en quête et toujours replié. » On peut l’être d’une femme. On peut l’être d’un fils. On peut l’être de soi. Ce sont deux ombres, en nous, qui se sont épousées.
Ai-je poussé au noir ? C’est encore un de mes tics. Mais recensons nos chances. Je songe aux embâcles de la Loire, qu’un long gel fait baisser, laissant accrochés à ses bords, parfois à plus d’un mètre, de longs surplombs de glace suspendus dans le vide. Comme, le fusil en main pour une chasse au canard, je lorgnais une fois ce curieux décalage, le père Cornavelle m’avait prophétisé :
« Un coup de sud et vous pouvez être sûr qu’elle remonte. La Loire revient toujours fondre ses glaçons. »
Ainsi, de mes froideurs. Déjà, d’avoir pensé : ce ne sera pas trop désagréable, je me sens couvert de honte. Le ricanement s’étrangle. Une femme, qui est la vôtre, a ses pouvoirs de femme. Il n’y a point de graves qui ne s’échauffent sur l’oreiller : c’est une impure douceur, mais c’en est une, qui peut conduire à d’autres. Le plaisir émeut toujours qui le prend au bénéfice de qui le donne (cela est si vrai, du moins, chez moi, que les rares fois où je me sois laissé raccrocher par quelque fille, je m’attendrissais ensuite sur elle d’une façon qui agaçait vite cette gagneuse).
Enfin la tendresse d’autrui, à la longue, ça touche. Si je ne craignais l’image, qui t’offensant m’offense, je répéterais ce que ta mère disait — à propos de Bruno — des épinards. Je préfère rappeler ce que j’ai dit moi-même des faux choix, des rencontres acceptées. Je n’ai pas choisi ma mère, je n’ai pas choisi Gisèle. Je n’ai pas choisi Bruno ! Toi non plus, je ne t’ai pas choisie. Que ces précédents te rassurent.
Ceci aussi : nous avons des enfants communs et, pour le même, le même faible. Sans ingérence et sans critique, quand on voudra de nous, il nous reste un vieux rôle. Éleveuse sans poussins, crois-tu manquer de passions ? On t’en fabrique en face. La navette, un peu espacée, reprendra. Avec l’enfant, viendra le temps des gardiennages. Le tricot bleu-blanc-rose, la mobilisation des fioles et des avis contre la coqueluche, un petit cul à talquer et du pipi-popo l’intarissable source, voilà pour toi bientôt de grandes délices !
Moi, je serai dans ton sillage, circonspect, mais veillant — je ne sais trop comment, on trouve toujours — à ne rien laisser s’affadir. À ce que Bruno ne devienne pas, dans le seul domaine où il peut réussir, le petit fonctionnaire qu’il est ailleurs. À ce qu’il n’y ait jamais dans ce ménage-là… Taisons-nous. C’est trop dire que nommer l’aventure et je n’y pourrais rien que de serrer les dents. Tu es là, je suis là, c’est tout. Nous sommes de garde. Sais-tu qu’il y a parfois une autre belle époque : cette entente assez rare — car d’ordinaire ils sont dispersés — des pères de soixante ans, encore verts, avec leurs fils de trente-cinq, déjà mûrs et que les brus, chargées d’enfants, ne cernent plus d’un bras si court ?