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Elle ferme les yeux et je me soulève. À vrai dire je ne sais jamais que faire chez Mamette. J’ai horreur de tous les travaux ménagers ; je m’y sens, quand je m’y essaie, ridicule ; et Laure, qui en fait son affaire, n’ignore pas que son ombre effarouche la mienne. Faisons le tour pour ne pas passer par la cuisine. Moi aussi, je choisis le jardin.

C’est le même que le nôtre, à peu de chose près. Il n’y manque rien, ni prise d’eau, ni cabane à outils, ni fosse à fumier, ni bordures. Mais depuis la mort du commandant qui, ense et aratro, avait aussi la bêche militaire et tous les jours, de huit à dix, alignait des bataillons de carottes ou de petits pois, les plates-bandes sont devenues de fausses pelouses où survivent péniblement quelques touffes de pivoines, quelques rosiers noueux. D’un faible sécateur Laure coupe quelques branches dans ce fouillis ; mais c’est uniquement pour lui permettre d’accéder, sans accrocher ses bas, aux anciennes couches où le commandant abritait ses petits semis et où Laure défend ce que les banlieusardes sans jardinier considèrent comme l’essentiel de l’horticulture : du persil, de la ciboulette, vingt laitues et quelques moignons de géranium.

Bruno aime ce coin, à cause des châssis accotés au mur et dans l’angle desquels les araignées tissent leurs plus belles toiles. Comme d’habitude, il est bien là. Il sifflote un tss-tss continu, sans notes, un pur crachouillis d’oxygène. Il ne fait aucunement attention à moi, qui avance derrière les troènes. Il a raflé une mouche, d’un revers de main, sur une marguerite. Il la lance au milieu d’une toile, où elle s’empêtre. Il se penche pour voir l’araignée bondir et, en trois coups de patte, emmailloter sa victime. Mais il se penche trop, il glisse, il se retient instinctivement au châssis, qui bascule et s’écroule dans un fracas de verre brisé. Je n’aurai pas le temps de rejoindre Bruno qui, déjà, se relève et, filant par l’autre allée, se jette dans la maison. Dans mon dos la fenêtre de la cuisine s’est ouverte. Une serviette nouée autour de la tête, Laure apparaît, qui crie :

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Le vent ferait un bon coupable. Mais il n’y a pas de vent. Bruno pourrait avouer, mais j’aurai répondu avant lui :

« Merde, je ne sais pas comment j’ai fait mon compte, j’ai renversé le châssis.

— Si Papa était encore là, dit Laure, d’une voix lisse comme son tablier de plastique, il en ferait une histoire ! Mais j’aime mieux ça. Je croyais que c’était Bruno. »

La fenêtre se referme. Reste à payer la casse. Celle du châssis n’est pas inquiétante ; celle de mon prestige pourrait être plus grave. Je n’ai pas réfléchi une seconde. J’ai sauté sur l’occasion. L’occasion de quoi ? Je serais bien en peine de le dire. De prouver à Bruno que je suis son ami ? De lui éviter une scène, en m’en évitant une à moi-même ? Les deux, sans doute, et j’aurai de la chance s’il n’y renifle pas, d’abord, l’odeur de ma lâcheté. Je marche à grands pas, je marche, je tourne, broyant sous mes talons les touffes de pâquerettes incrustées dans le gravillon. Mon amitié, pourtant, il faut qu’il y croie… Et c’est mal dire, car je ne lui joue pas de pièce ; il ne faut pas qu’il y croie, il faut qu’il la sache. Je joue peut-être un jeu dangereux, pour moi comme pour lui. Mais je le reprendrai en main, quand il sera gagné.

Rentrons. Bruno est dans la cuisine, près de sa tante qui touille une mayonnaise. Il ne me regarde pas. Il n’en finit pas de ne pas me regarder. J’aimerais qu’il s’accuse, qu’il proclame : « Ce n’est pas Papa, c’est moi qui ai renversé le châssis. » Mais pourquoi le ferait-il, pourquoi m’exposerait-il au ridicule ? Il réfléchit, lui. Il cherche mes raisons, en accordant toute son attention à la montée de la mayonnaise.

« Ça y est, dit-il, elle prend. »

Dans le coup d’œil qu’il m’accorde enfin, la gratitude, l’émotion semblent absentes. Je n’y lirai que cette prudence, bien connue des professeurs, si prompte à grillager de cils le regard des élèves qui ne savent plus à quoi s’en tenir sur votre compte et cette stupéfaction, cette incrédulité dont ils ne font pas mystère quand on leur apprend que Napoléon faisait des fautes d’orthographe.

Retrouvons Bruno chez Mamette. Ma belle-mère a un faible pour son petit-fils : un faible qu’elle dissimule de son mieux sous un perpétuel agacement. Aussi empoté que moi, Bruno ne sait rien faire de ses dix doigts ; il a rarement l’idée d’aider sa grand-mère quand elle roule, se poussant d’une main, farfouillant de l’autre dans son capharnaüm.

« Ma lime à ongles, lance Mamette. Ma lime, là, à côté de toi. Non, pas sur ce guéridon, sur l’autre. Mon Dieu, tu as des yeux de verre et un cul de plomb. À quoi seras-tu jamais bon ? »

Et Bruno, vexé, bougonne. Cinq minutes plus tard, voyant sa grand-mère s’éloigner vers la cuisine, il ronchonne, pour lui seul :

« Et elle, à quoi a-t-elle été bonne ?

— À te faire, puisqu’elle a fait ta mère, murmure le gendre, également censé responsable.

— Je n’ai pas demandé, rétorque Bruno, intraitable, mais visiblement flatté d’une attention qui m’a permis de ne pas perdre le fil secret de son humeur.

— Excuse-nous. Nous pensions te faire un cadeau. »

Bruno, cramoisi, se noue. Je file. Mais nous le retrouverons, fébrile, en train de mettre la pièce sens dessus dessous pour découvrir la lime à ongles.

Autre saynète : Bruno chez Japie. Sous prétexte qu’elle avait des puces, Bruno a longtemps boudé Japie : peut-être parce qu’elle nous a été offerte, toute petite, par Marie Germin, dont les rares visites sont boycottées par mes enfants, serrés autour de leur tante, elle-même plus silencieuse que jamais. Depuis lors, c’est Japie qui boude Bruno, intéressé par son chiot. Je passe devant la niche et je la trouve, campée des quatre pattes sur sa progéniture et aboyant sans conviction au nez de mon fils, qui discute, accroupi devant elle.

« Eh bien quoi, donne-le, on est copains maintenant. »

Japie risque un coup de langue, ressort un croc, gronde encore un peu et, louchant sur le ravisseur, se couche pour se mordiller une cuisse.

« Je l’ai ! » dit Bruno, raflant le chiot, dont il se met à gratter doucement la tête.

Moi aussi, j’ai deux doigts dans les cheveux de Bruno, qui ne s’efface pas. On est copains, maintenant : avec circonspection. Il commence à oublier mes puces.

Autre saynète : sans Bruno. Louise est avec moi, dans le vivoir. Preste et finaude, toute en mines, pateline au besoin, ma fille, c’est la douce, le tendron des familles ; c’est la chatte, frémissante, mais immobile, qui restera sage en vous ronronnant dessus, jusqu’au printemps. L’adolescence agace son chandail, lui donne pêle-mêle le goût des parfums, des chansons, des bas quinze deniers, des slips minuscules, des pantalons corsaire. Mais je suis encore l’alibi de ses transports, comme elle l’est des miens. On me léchotte, on me suçotte, on me fait des mignardises et malgré ce qu’en pense un père profond, ça reste, ma foi, agréable, flatteur et reposant pour le père quotidien de se donner si facilement le change, d’attendrir la galerie, d’accueillir sur un genou la demi-demoiselle qui a tant de peau sous si peu de jupe et si peu de problèmes sous tant de cheveux. Louise est mon sirop, comme Michel est mon vin d’honneur et Bruno mon vinaigre.