Выбрать главу

Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à mesure qu’on approche. C’est là ce qu’on appelle le passage de la Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau.

Berthe s’appuyant sur moi, poussait des cris de joie et des cris d’effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle m’embrassa. Je l’étreignis…

Je m’étais dit :

— À Loëche, j’aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec ma femme.

Mais partout je l’avais traitée comme telle, partout je l’avais fait passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant l’inscrire sous un autre nom. Et puis je l’aurais blessée au cœur, et vraiment elle était charmante.

Mais je lui dis :

— Ma chère amie, tu portes mon nom ; on me croit ton mari ; j’espère que tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême prudence et une extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de relations. Qu’on te croie fière, mais agis en sorte que je n’aie jamais à me reprocher ce que j’ai fait.

Elle répondit :

— N’aie pas peur, mon petit René.

26 juin. — Loëche n’est pas triste. Non. C’est sauvage, mais très beau. Cette muraille de roches hautes de deux mille mètres, d’où glissent cent torrents pareils à des filets d’argent ; ce bruit éternel de l’eau qui roule ; ce village enseveli dans les Alpes d’où l’on voit, comme du fond d’un puits, le soleil lointain traverser le ciel ; le glacier voisin, tout blanc dans l’échancrure de la montagne, et ce vallon plein de ruisseaux, plein d’arbres, plein de fraîcheur et de vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l’horizon les cimes neigeuses du Piémont : tout cela me séduit et m’enchante. Peut-être que… si Berthe n’était pas là ?…

Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que personne. J’entends dire :

— Comme elle est jolie, cette petite marquise !..

27 juin. — Premier bain. On descend directement de la chambre dans les piscines, où vingt baigneurs trempent, déjà vêtus de longues robes de laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent, les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes. Parfois on joue au furet, ce qui n’est pas toujours convenable. Vus des galeries qui entourent le bain, nous avons l’air de gros crapauds dans un baquet.

Berthe est venue s’asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec moi. On l’a beaucoup regardée.

28 juin. — Deuxième bain. Quatre heures d’eau. J’en aurai huit heures dans huit jours. J’ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris (Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe (Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes d’eaux.

Ils me demandent, l’un après l’autre, à être présentés à Berthe. Je réponds : « Oui ! » et je me dérobe. On me croit jaloux, c’est bête !

29 juin. — Diable ! Diable ! La princesse de Vanoris est venue elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au moment où nous rentrions à l’hôtel. J’ai présenté Berthe, mais je l’ai priée d’éviter avec soin de rencontrer cette dame.

2 juillet. — Le prince nous a pris au collet pour nous mener dans son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé. Berthe était certes mieux que toutes les femmes ; mais que faire ?

3 juillet. — Ma foi, tant pis ! Parmi ces trente gentilshommes, n’en est-il pas au moins dix de fantaisie ? Parmi ces seize ou dix-sept femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées ; et, sur ces douze, en est-il plus de six irréprochables ? Tant pis pour elles, tant pis pour eux ! Ils l’ont voulu !

10 juillet. — Berthe est la reine de Loëche ! Tout le monde en est fou ; on la fête, on la gâte, on l’adore ! Elle est d’ailleurs superbe de grâce et de distinction. On m’envie.

La princesse de Vanoris m’a demandé :

— Ah çà ! Marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là ?

J’avais envie de répondre :

— Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l’Odéon, libre à partir du 5 août 1880 !

Quelle tête elle aurait fait, miséricorde !

20 juillet. — Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact, pas une faute de goût ; une merveille !

10 août. — Paris. Fini. J’ai le cœur gros. La veille du départ, je crus que tout le monde allait pleurer.

On résolut d’aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de redescendre pour l’heure de notre départ.

On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient des falots : et la longue caravane se déroulait dans les chemins tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des pierres, où l’herbe elle-même disparaît.

Parfois, dans l’ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche, une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la montagne.

Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les haleines gelées de cent lieues de pics de glace.

Quand on parvint au faite, il faisait nuit encore. On déballa toutes les provisions pour boire le champagne au soleil levant.

Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos pieds ; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet.

L’horizon entier semblait livide, sans qu’on distinguât rien encore au loin.

Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du Piémont. D’autres cimes apparurent au nord. C’était bien l’immense pays des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme son nom, jusqu’au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes, le mont Blanc.

Les uns étaient fiers et droits, d’autres accroupis, d’autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée.

Les uns semblaient si près qu’on aurait pu sauter dessus ; les autres étaient si loin qu’on les distinguait à peine.

Le ciel devint rouge ; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner sur eux. C’était superbe, presque effrayant.