Presque en face de ce lieu sinistre, se dresse un calvaire de granit, comme on en voit partout en ce pays pieux où les croix, si vieilles elles-mêmes, sont aussi nombreuses que les dolmens leurs aînés. Mais ce calvaire s’élève au-dessus d’un bas-relief étrange, représentant d’une façon grossière et comique l’accouchement de la Vierge Marie. Un Anglais, en passant, admira la sculpture naïve, et la fit recouvrir d’un toit afin de la préserver des atteintes de ce climat sauvage.
Et nous suivons la plage, l’interminable plage tout le long de la baie d’Audierne. Il faut passer à gué ou à la nage deux petites rivières, peiner dans le sable ou sur la poussière de varech, aller toujours entre ces deux solitudes, l’une remuante, l’autre immobile, la mer et la lande.
Voici Audierne, triste petit port, qu’animent seulement l’entrée et la sortie des barques allant pêcher la sardine.
Avant de partir, au matin, on goûte, au lieu du vulgaire café au lait, quelques-uns de ces petits poissons frais, poudrés de sel, savoureux, parfumés, vraies violettes des flots. Et on repart vers la pointe du Raz, cette fin du monde, ce bout de l’Europe.
On monte, on monte toujours, et soudain on aperçoit deux mers, à gauche l’Océan, à droite la Manche.
C’est là qu’elles se rencontrent, qu’elles se battent sans cesse, heurtant leurs courants et leurs vagues toujours furieuses, chavirant les navires et les avalant comme des dragées.
Plus d’arbres, plus rien que des touffes de gazon sur le grand cap qui s’avance. Tout au bout deux phares, et partout au loin d’autres phares, piqués sur des écueils. Il en est un qu’on essaie en vain de terminer depuis dix ans. La mer, acharnée, détruit, à mesure qu’il s’accomplit, le travail acharné des hommes.
Là-bas, en face, l’île de Sein, l’île sacrée, regarde à l’horizon, derrière la rade de Brest, sa dangereuse commère, l’île d’Ouessant.
disent les matelots. L’île d’Ouessant, la plus inaccessible de toutes, celle que les marins n’abordent qu’en tremblant.
Le haut promontoire se termine soudain, tombe à pic dans cette bataille d’océans. Mais un petit sentier le contourne, rampant sur les granits inclinés, filant sur des crêtes larges comme la main.
Soudain on domine un abîme effrayant dont les murs, noirs comme s’ils avaient été frottés d’encre, vous renvoient le bruit furieux du combat marin qui se livre sous vous, tout au fond de ce trou qu’on a nommé l’Enfer.
Bien qu’à cent mètres au-dessus de la mer, je recevais des crachats d’écume, et, penché sur l’abîme, je contemplais cette fureur de l’eau qui semblait soulevée par une rage inconnue.
C’était bien un enfer qu’aucun poète n’avait décrit. Et une épouvante m’étreignait à la pensée d’hommes précipités là-dedans, roulés, tournés, plongeant dans cette tempête entre quatre murailles de pierres, jetés sur les parois de la montagne, repris par le flot, engloutis, reparaissant, bouillonnant pêle-mêle dans les vagues monstrueuses.
Et je me remis en route, hanté de ces images et battu par un grand vent qui fouettait le cap solitaire.
Au bout de vingt minutes, j’atteignis un petit village. Un vieux prêtre, qui lisait son bréviaire à l’abri d’un mur de pierres, me salua. Je lui demandai où je pourrais coucher ; il m’offrit l’hospitalité.
Une heure plus tard, assis tous deux devant sa porte, nous parlions de ce pays désolé qui saisit l’âme, quand un petit Breton, un enfant, passa devant nous, nu-pieds, secouant au vent ses longs cheveux blonds.
Le curé l’appela dans sa langue maternelle, et le gamin s’en vint, devenu timide tout à coup, les yeux baissés et les mains inertes.
« Il va vous réciter son cantique, me dit le prêtre ; c’est un gaillard doué d’une grande mémoire et dont j’espère tirer quelque chose. »
Et l’enfant se mit à bredouiller des paroles inconnues, sur ce ton geignant des petites filles qui répètent leur fable. Il allait sans point ni virgule, déroulant les syllabes comme si le morceau tout entier n’eût formé qu’un mot, s’arrêtant une seconde pour respirer, puis reprenant son chuchotement précipité.
Tout à coup, il se tut. C’était fini. Le curé lui caressa la joue d’une petite tape.
« C’est bien, va-t’en. »
Et le polisson se sauva. Alors mon hôte ajouta :
« Il vient de vous dire un vieux cantique de ce pays-ci ! »
Je répondis :
« Un vieux cantique ? Est-il connu ?
— Oh, pas du tout ! Je vais vous le traduire, si vous voulez. »
Alors le vieillard, d’une voix forte, s’animant comme s’il eût prêché, levant le bras d’un geste menaçant et enflant les mots, déclama ce naïf et superbe cantique dont j’ai voulu écrire les paroles sous sa dictée.
« Cantique breton
L’Enfer ! L’enfer ! Savez-vous ce que c’est, pécheurs ?
C’est une fournaise où rugit la flamme, une fournaise près de laquelle le feu d’une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles d’un four, n’est que fumée !
Là jamais on n’aperçoit de la lumière ! Le feu brûle comme la fièvre sans qu’on le voie ! Là jamais n’entre l’espérance, car la colère de Dieu a scellé la porte !
Du feu sur vos têtes, du feu autour de vous ! Vous avez faim ? — Mangez du feu ! — Vous avez soif ? — Buvez à cette rivière de soufre et de fer fondu !
Vous pleurerez pendant l’éternité ; vos pleurs feront une mer ; et cette mer ne sera pas une goutte d’eau pour l’enfer ! Vos larmes entretiendront les flammes, loin de les éteindre ; et vous entendrez la moelle bouillir dans vos os.
Et puis on coupera vos têtes de dessus vos épaules, et pourtant vous vivrez ! Les démons se les jetteront l’un à l’autre, et pourtant vous vivrez ! Ils rôtiront votre chair sur les brasiers ; vous sentirez votre chair devenir du charbon ; et pourtant vous vivrez.
Et là, il y aura encore d’autres douleurs. Vous entendrez des reproches, des malédictions et des blasphèmes.
Le père dira à son fils : — Sois maudit, fils de ma chair, car c’est pour toi que j’ai voulu amasser des biens par la rapine !
Et le fils répondra : — Maudit ! Maudit ! Sois-tu, mon père ; car c’est toi qui m’as donné mon orgueil et qui m’as conduit ici.
Et la fille dira à sa mère : — Mille malheurs à vous, ma mère, mille malheurs à vous, caverne d’impuretés, car vous m’avez laissée libre, et j’ai quitté Dieu !