Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants ; et elle répondra :
— Malédiction sur mes filles et sur mes fils, malédiction sur les fils de mes filles et sur les filles de mes fils !
Et ces cris retentiront pendant l’Éternité. Et ces souffrances seront toujours. Et ce feu !.. ce feu !.. c’est la colère de Dieu qui l’a allumé, ce feu !.. il brûlera toujours sans languir, sans fumer, sans pénétrer moins profondément vos os.
L’Éternité… Malheur !.. Ne jamais cesser de mourir, ne jamais cesser de se noyer dans un océan de souffrances !
Ô jamais ! Tu es un mot plus grand que la mer ! Ô jamais ! Tu es plein de cris, de larmes et de rage. Jamais ! Oh ! Tu es rigoureux. Oh ! Tu fais peur ! »
Et quand le prêtre eut terminé, il me dit :
« N’est-ce pas que c’est terrible ? »
Là-bas nous entendions la vague infatigable s’acharnant sur la sinistre falaise. Je revoyais ce trou plein d’écume furieuse, lugubre et hurlant, vrai séjour de la mort ; et quelque chose de l’effroi mystique qui fait trembler les dévots repentants pesait sur mon cœur.
Je repartis au soleil levant, comptant atteindre Douarnenez avant la nuit.
Un homme qui parlait français, ayant navigué quatorze ans sur les navires de l’État, m’aborda, comme je cherchais le sentier douanier, et nous descendîmes ensemble vers la baie des Trépassés, dont la pointe du Raz forme un des bords.
C’est un immense cirque de sable, d’une inoubliable mélancolie, d’une tristesse inquiétante, donnant, au bout de quelque temps, l’envie de partir, d’aller plus loin. Une vallée nue avec un étang lugubre, sans grands ajoncs, un étang, qui paraît mort, aboutit à cette grève effrayante.
Cela semble bien une antichambre du séjour infernal. Le sable jaune, triste et plat, s’étend jusqu’à un énorme cap de granit qui fait face à la pointe du Raz, et où les flots acharnés se brisent.
De loin nous apercevions trois hommes immobiles piqués comme des pieux sur le sable. Mon compagnon parut étonné, car jamais on ne vient dans cette crique désolée. Mais, en approchant nous aperçûmes quelque chose de long, étendu près d’eux, comme enfoui dans la grève ; et parfois ils se penchaient, touchaient cela, se relevaient.
C’était un mort, un noyé, un matelot de Douarnenez perdu la semaine précédente avec ses quatre camarades. Depuis huit jours on les attendait en ce lieu où le courant rejette les cadavres. Il était le premier venu à ce dernier rendez-vous.
Mais autre chose préoccupait mon guide, car les noyés en ce pays ne sont pas rares. Il m’emmena vers le triste étang, et, me faisant pencher sur l’eau, il me montra les murs de la ville d’Ys. C’étaient quelques maçonneries antiques, à peine visibles. Puis j’allai boire à la source, un tout mince filet d’eau, la meilleure de toute la contrée, disait-il. Puis il me conta l’histoire de la cité disparue comme si l’événement était proche encore, accompli tout au plus sous les yeux de son grand-père.
Un roi, faible et bon, avait une fille perverse et belle, si belle que tous les hommes devenaient fous en la voyant, si perverse qu’elle se donnait à tous, puis les faisait tuer, précipiter dans la mer du haut des rochers voisins.
Ses passions débordées étaient plus violentes, disait-on, que les vagues de l’Océan furieux, et surtout plus inapaisables. Son corps semblait un foyer où se brûlaient les âmes que Satan cueillait ensuite.
Dieu se lassa, et il prévint de ses projets un vieux saint qui vivait dans le pays. Le saint avertit le roi, qui n’osa pas punir et enfermer sa fille chérie, mais qui l’informa de l’avertissement de Dieu. Elle n’en tint pas compte, et se livra, au contraire, à de tels débordements que la ville entière l’imita, devenue une cité d’amour, dont toute pudeur et toute vertu disparurent.
Une nuit Dieu réveilla le saint pour lui annoncer l’heure de sa vengeance. Le saint courut chez le roi demeuré seul vertueux en ce pays. Le roi fit seller son cheval, en offrit un autre au saint qui l’accepta ; et, un grand bruit les ayant effrayés, ils aperçurent la mer qui s’en venait par la campagne, bondissante et mugissante. Alors la fille du roi parut à sa fenêtre, criant : « Mon père, allez-vous me laisser mourir ? » Et le roi la prit en croupe, puis s’enfuit par une des portes de la ville, alors que les flots entraient par l’autre.
Ils galopaient dans la nuit, mais les vagues aussi couraient avec des grondements et des écroulements terribles. Déjà leur écume rampante atteignait les pieds des chevaux, et le vieux saint dit au roi : « Sire, rejetez votre fille de votre cheval, ou sinon vous êtes perdu. » Et la fille criait : « Mon père, mon père, ne m’abandonnez pas ! » Mais le saint se dressa sur ses étriers, sa voix devint retentissante comme le tonnerre et il annonça : C’est la volonté de Dieu. Alors le roi repoussa sa fille qui se cramponnait à lui, et il la précipita derrière son dos. Les vagues aussitôt la saisirent, puis retournèrent en arrière.
Et le morne étang qui recouvre ces ruines, c’est l’eau restée depuis lors sur la ville impure et détruite.
Cette légende est donc une histoire de Sodome arrangée à l’usage des dames.
Et l’événement qu’on raconte comme s’il était d’hier, se passa, paraît-il, au IVe siècle après la venue du Christ.
Le soir j’atteignis Douarnenez.
C’est une petite ville de pêcheurs qui serait la plus célèbre station de bains de France si elle était moins isolée.
Ce qui en fait le charme et la grâce, c’est son golfe. Elle est assise tout au fond et semble regarder la douce et longue ligne des côtes, onduleuses, arrondies toujours en des courbes charmantes, et dont les crêtes lointaines sont noyées en ces brumes blanches et bleues, légères et transparentes que dégage la mer.
Je repartis le lendemain pour Quimper ; et le soir je couchais à Brest pour reprendre au lever du soleil le chemin de fer de Paris.
Au Creusot
Le ciel est bleu, tout bleu, plein de soleil. Le train vient de passer Montchanin. Là-bas, devant nous, un nuage s’élève, tout noir, opaque, qui semble monter de la terre, qui obscurcit l’azur clair du jour, un nuage lourd, immobile. C’est la fumée du Creusot. On approche, on distingue. Cent cheminées géantes vomissent dans l’air des serpents de fumée, d’autres moins hautes et haletantes crachent des haleines de vapeur ; tout cela se mêle, s’étend, plane, couvre la ville, emplit les rues, cache le ciel, éteint le soleil. Il fait presque sombre maintenant. Une poussière de charbon voltige, pique les yeux, tache la peau, macule le linge. Les maisons sont noires, comme frottées de suie, les pavés sont noirs, les vitres poudrées de charbon. Une odeur de cheminée, de goudron, de houille flotte, contracte la gorge, oppresse la poitrine, et parfois une âcre saveur de fer, de forge, de métal brûlant, d’enfer ardent coupe la respiration, vous fait lever les yeux pour chercher l’air pur, l’air libre, l’air sain du grand ciel ; mais on voit planer là-haut le nuage épais et sombre, et miroiter près de soi les facettes menues du charbon qui voltige.