Nous nous retrouvâmes sur le quai, elle et moi, sous les vagues blanches de la tempête. C'était le seul endroit plus ou moins éclairé. Par les feux du Transsibérien qui, s'étirant pesamment, se déversait dans la gare. Essoufflée et toute couverte de neige, la locomotive perça par son projecteur une longue colonne lumineuse dans la tourmente blanche. Les fenêtres des wagons jetèrent sur le quai des rectangles d'une lumière douce. Les tourbillons neigeux se ruèrent sur ces rectangles jaunes comme des papillons de nuit sur le halo d'un réverbère.
Déjà, les rares passagers qui devaient prendre le train à cette gare étaient montés dans leurs wagons. Déjà, ceux qui devaient descendre s'étaient noyés dans la tempête, dans les ruelles courbes de Kajdaï… Nous restions seuls, elle et moi. Voyageurs sans bagages, prêts à sauter sur le marchepied en entendant le sifflet? Ou parents improbables décidés à attendre jusqu'au bout? Jusqu'au tout dernier reflet du visage d'un proche emporté dans la nuit?
Nous sentions dans notre dos le regard du redoutable milicien Sorokine qui, le nez enfoui dans le large col de sa touloupe, faisait les cent pas sur le quai enneigé. Lui aussi attendait le sifflet du départ. Il semblait hésiter: aller coincer la Rousse et lui extorquer trois roubles, son impôt habituel, ou bien épingler ce jeune paysan, moi, le traîner dans un petit bureau enfumé pour s'amuser, un bout de nuit, à lui faire peur. Ce qui déconcertait cet homme obtus, engourdi, c'était notre couple. Conscients de la présence menaçante de ce gardien de la paix véreux, nous nous étions peu à peu rapprochés l'un de l'autre. A deux, nous devenions étrangement inattaquables. C'était surtout moi qui la protégeais. Oui, je protégeais cette grande femme vêtue d'un manteau d'automne qui lui cachait à peine les genoux. La main sur la boucle de la ceinture, je bombais la poitrine, en fixant le carré lumineux de la fenêtre qu'elle fixait, elle aussi. Le milicien ne parvenait pas à nous dissocier: et si ce jeune villageois était quelque neveu ou cousin de la Rousse?
La neige fraîche gardait l'empreinte de nos pas qui se rapprochaient imperceptiblement. Et derrière la fenêtre, dans un compartiment calfeutré, se laissait deviner une silhouette féminine. Les gestes calmes du soir. Le grand verre de thé chaud sur lequel on doit souffler longuement, le regard perdu dans cette tempête blanche qui fait crisser la vitre. Ce regard s'arrête distraitement sur deux ombres diffuses au milieu du quai désert. Qu'est-ce qu'elles peuvent bien attendre là?
Le train, éveillé par le sifflet, s'ébranla et retira sous nos pieds le carré éclairé. La gare était toujours plongée dans l'obscurité. Notre couple n'avait plus que quelques instants à vivre…
C'est dans la lumière du tout dernier wagon que, brusquement, je retirai mes cinq roubles. Elle vit mon geste, eut un sourire un peu dédaigneux (sans doute avait-elle deviné le sens de mes allées et venues dans la salle d'attente) et inclina légèrement la tête. Je ne savais pas s'il s'agissait d'un refus ou d'une invite. Je la suivis quand même.
Nous marchâmes longtemps à travers les étroits sentiers, le long des haies recouvertes de neige. La tempête avait déjà déployé ses ailes en toute liberté et nous frappait au visage à pleine volée, nous coupant le souffle. Je marchais derrière la femme rousse qui retenait d'une main le fichu de laine noué sous son menton et rabattait de l'autre les pans de son manteau. Je voyais ses jambes qui se découvraient par moments et je ne comprenais plus rien, assourdi par le sifflement du vent, exténué par l'acuité du désir. «Où allons-nous? disait en moi une voix sourde, étrange. Et quel sens caché ont ces jambes très fortes, avec le début des cuisses pleines, et ces gros mollets serrés dans des bottes de cuir noires? Et ce corps en manteau trop léger? Qu'est-ce qui le lie à moi? Ce corps sous sa mince enveloppe de tissu, sa chaleur que je sentais déjà profondément pénétrer en moi… Pourquoi cette densité chaude et vivante sous ce ciel froid, au milieu des rues mortes?»
Nous piétinâmes longtemps à travers la ville noire et blanche. Et avancer dans la tempête, contre les rafales, ensommeille. Le crissement des pas, le chuchotement du vent qui glisse sous la fourrure de la chapka et murmure à l'oreille la plainte des flocons fondant sur le visage… À un moment, je sentis voler dans le vent l'odeur du cèdre brûlé, l'odeur du feu. Je levai la tête, je regardai la femme qui marchait devant moi. D'un regard tout autre. Il me sembla soudain qu'elle m'amenait dans une maison qui m'attendait depuis longtemps, et qui était ma vraie maison, et que cette femme m'était l'être le plus proche. Un être que je retrouvais miraculeusement sous cette tempête de neige.
C'était une isba au bout de la bourgade, une bâtisse tapie au fond d'une courette enneigée. La femme rousse – qui ne m'avait pas adressé un mot depuis la gare – sourit tout à coup et lança d'un ton presque joyeux, en montant sur le perron en bois:
– Nous voilà arrivés. Bienvenue au marin!
Cette voix eut une étrange résonance à cette frontière entre la fureur blanche de la tempête et l'intérieur noir de l'isba. Une réplique de quelque rituel qu'elle se mettait à exécuter, une fois la frontière franchie. C'est là où je devenais son homme, son client.
Nous traversâmes l'entrée sombre, montâmes quelques marches qui émirent un grincement sous nos pas. Elle poussa la porte, tapota sur le mur en cherchant l'interrupteur, appuya sur lui à plusieurs reprises. Puis poussa un ricanement enjoué:
– Ah, la sotte! Toute la ville joue à colin-maillard et moi, vas-y, tourne, dynamo!
Je l'entendis ouvrir un tiroir, craquer une allumette. La pièce s'éclaira du halo diffus d'une bougie. Ce fut sans doute cette flamme vacillante qui brisa ma vue. Les gestes, les mots, les odeurs se mirent à se détacher de l'obscurité tremblante. Un à un, sans suite. Ils jetaient des ombres de gestes, de mots, d'odeurs.
Son profil se découpa sur le mur – noir sur jaune – et le verre dont elle renversait le contenu brun entre ses lèvres qui absorbaient avidement. Elle remplit le même verre, me le tendit. Je reconnus la boisson locale: l'alcool mélangé à la confiture de canneberge. Il pénétrait en moi comme l'une des ombres qui glissaient sur le mur nu de l'isba. Il brûlait, m'écorchait le palais, m'emplissait d'obscurité. Comme avant, je ne voyais que les fragments. La bougie était restée dans la pièce voisine, et ces morceaux s'éteignaient, devenaient mats. Tout se brisait. Un éclat: son torse surgissant devant mes yeux dans sa blancheur forte, effrayante. (On n'imagine jamais à quel point ça peut être large!) La blancheur teintée d'ombre jaune. Cette tache claire se noya aussitôt dans l'obscurité qui explosa en faisant jaillir les grincements métalliques du lit. Un autre fragment: sa main, grande, rouge, qui tirait la couverture sur mon épaule nue. Avec une sollicitude et une insistance absurdes. Et puis, une statuette de faïence sur l'étagère près du lit: une ballerine élancée avec son partenaire. Je vis soudain très près leurs visages lisses, leurs yeux immobiles.
Et tout ce qui se passa au creux de ce lit, sentant la fumée froide et le parfum sucré, n'était que les tentatives saccadées et vaines de rassembler ces éclats.
Par hasard, par crainte de ne pas faire ce qu'un homme devait faire, j'attrapai un sein, lourd, froid. Il ne répondait pas à l'étreinte des doigts. Je le relâchai, comme on repose dans l'herbe un oiseau mort. J'essayai d'écraser de tout mon poids ce corps qui se dispersait dans l'ombre, de le retenir dans l'unité du désir. Mon visage se noya dans les boucles rousses. Et je tombai de nouveau sur un fragment à part – les gouttes de neige fondue dans ses cheveux. Et une boucle d'oreille, toute simple, usée, qui glissa vers mes lèvres…
J'avais cru que l'amour aurait l'intensité de notre plongeon nocturne dans la neige, Samouraï et moi, sous le ciel glacé. Cet instant unique où le feu du bain et le froid des étoiles donnaient naissance à une fusion fulgurante. J'avais cru qu'il n'y aurait rien à toucher, à palper, à reconnaître, car tout serait un toucher brûlant. Que je serais tout entier, de l'extérieur et de l'intérieur, l'organe de cet indicible toucher…
La prostituée rousse dut deviner mon embarras. Elle écarta pesamment ses jambes en me laissant glisser dans son aine. Son corps se rassembla, se tendit. Sa main pénétra sous mon ventre, m'attrapa, me plongea en elle. Avec un geste précis, habile. Elle semblait m'accorder, me brancher à sa chair… Et, se cabrant légèrement, elle me secoua, me poussa à l'action.
Je me tortillai entre ses grosses cuisses. Je m'accrochai à ses seins qui se livraient avec une résignation molle, paresseuse. Mon ventre semblait élargir sous le sien une grande plaie gluante, chaude.
La matière de l'amour était donc telle: glissante, visqueuse. Et les amants, pesants, essoufflés. C'était comme si chacun, péniblement, tirait le corps de l'autre… Mais où?
Tout cela je ne le compris que plus tard. Je le revis après, quand, me courbant sous les rafales, je courais en me sauvant de ce lit au fond vaseux, et de cette isba sentant la fumée froide. Ma joue brûlait des deux terribles gifles. La prostituée rousse m'avait frappé avec une exclamation rauque, avec un regard haineux.
Je courais vers le grand pont qui s'élançait au-dessus de l'Oleï. Je m'enfonçais dans le déferlement blanc sans réfléchir à ce que j'allais faire. Tout était trop clair pour y penser. Clair comme l'abîme blanc qui s'ouvrirait à mes pieds, sur le sommet du pont. C'est dans cet abîme qu'il faudrait fuir le regard de la femme rousse. Son regard et cet horrible gâchis qu'était l'amour. Enjamber la rampe et se sauver de la vision qui se précisait peu à peu dans ma tête…
Cette vision surgit lorsque, au milieu de mes agitations fébriles sur son grand corps, la lumière brilla. Absurdement, le courant revint. Une grande ampoule figea la chambre dans une stupéfaction livide. La prostituée rousse plissa les paupières, le visage crispé dans une grimace de dégoût. Je regardais ce large visage. Ce masque fortement maquillé. Ce fard fatigué. Ces pores brillants. Je le sentais sans défense sous cette lumière crue. Piégé par cet idiot retour du courant. Mais moi aussi j'étais pris au piège. Je ne pouvais pas détourner le regard. Le masque l'immobilisait. Je me débattais à quelques centimètres de cette grimace douloureuse. J'eus une étrange pitié de ce visage, et c'est à ce moment que le désir éclata.