Alan, bercé par le son de la voix de Hawkes, commençait à s’assoupir, lorsque la dernière phrase du joueur lui fit brutalement reprendre contact avec la réalité. Ahuri, il demanda :
— Une bonne équipe ? Mais de quoi donc voulez-vous parler ?
— J’ai décidé de te prendre comme protégé. De faire de toi un joueur correct et de te mettre le pied à l’étrier. Alors, nous pourrons voyager ensemble, tu découvriras le monde, et moi, je le reverrai. Comme tu es allé dans l’espace, tu pourras me raconter à quoi ça ressemble, là-haut. Et puis…
— Eh ! minute ! trancha sèchement Alan. J’ai bien l’impression que vous avez les idées un peu embrouillées. Je décolle pour Procyon, avec le Valhalla à la fin de cette semaine. J’apprécie infiniment tout ce que vous avez fait pour m’aider, mais si vous croyez que mon intention est d’abandonner définitivement mon astronef, et de passer le restant de mes jours ici, vous…
— Mais si, mais si, tu resteras à Terre, fit Hawkes, du même ton qu’il aurait fait une confidence à Alan. Tu es amoureux de la Terre. Tu sais très bien au fond de toi-même que tu ne peux pas te résigner à passer les soixante-dix prochaines années de ta vie à faire la navette dans le vaisseau de ton vieux, voyons ! Tu vas laisser tomber, et rester ici. Je le sais…
— Ça ! J’vous parie bien que non !
— Pari tenu, répliqua Hawkes d’une voix faussement nonchalante. Je ne refuse jamais une affaire sûre. C’est du dix contre un, d’accord ? Mille crédits que tu restes, contre cent si tu pars.
Alan, furieux, le regarda d’un air mauvais.
— Je ne veux pas parier avec vous, Max ! Je rentrerai au Valhalla. Et je…
— Parfait, parfait ! Tiens le pari, et gagne mon fric, puisque tu en es si sûr !
— Exactement ! C’est exactement ce que je ferai ! Mille crédits ne pourront pas me faire de mal !
Tout d’un coup, il se refusa à continuer d’écouter les palabres de Hawkes. Il se leva brusquement, et avala d’un trait ce qui restait au fond de son verre.
— Je suis crevé. Si nous allions dormir ?
— Tout à fait d’accord, répondit Hawkes.
Il se leva à son tour, effleura un bouton, sur le mur, et un panneau se déroba, démasquant un lit.
— Tu peux pieuter là. Demain matin, je te réveillerai et nous partirons tous les deux à la recherche de ton frère Steve.
CHAPITRE X
Le lendemain matin, Alan ouvrit les yeux de bonne heure, mais c’était Ratt’, et non Hawkes qui l’avait tiré du sommeil. Le petit extraterrestre babillait à son oreille.
Alan, les yeux encore gonflés de sommeil, s’assit et cligna des paupières.
— Oh ! C’est toi ? Je pensais que tu avais entamé une grève de la conversation !
— Je n’avais aucune envie de dire quoi que ce soit, alors je la bouclais ! Mais à présent, et avant que ton nouvel ami se réveille, je désire te dire quelques mots.
Tout au long de la soirée précédente, le Bellatricien était resté muet, cramponné à l’épaule d’Alan comme un bon petit animal familier, mais lèvres scellées.
— Bon, eh bien, vas-y, dis ce que tu as à dire.
— Je n’aime pas ce type-là, ce Hawkes. J’ai dans l’idée que si tu le suis, tu vas foncer tête baissée dans une montagne d’embêtements !
— Mais, il va juste m’emmener à l’Atlas pour rencontrer Steve !
— Tu peux très bien te rendre à l’Atlas tout seul, maintenant qu’il t’a fourni toute l’aide dont tu avais besoin.
Alan secoua la tête.
— Je ne suis plus un bébé, Ratt’. Je peux très bien veiller sur ma petite personne tout seul, sans ton aide.
La petite créature des étoiles haussa les épaules.
— Fais comme bon te semble ! Mais je te préviens d’une chose, Alan : je regagnerai le Valhalla, que ce soit avec ou sans toi. Je n’aime pas la Terre, pas plus que Hawkes. Garde ça bien présent à l’esprit.
— Mais qui donc a prétendu que je restais là ? Ne m’as-tu pas entendu parier contre Max que je rentrerai ?
— Si, si, j’ai entendu ! Mais moi, je dis que ce pari, tu vas le perdre. Je prétends que ce Hawkes va t’embobiner avec ses beaux discours, pour que tu restes, et si j’avais un quelconque besoin d’argent, je miserais tranquillement sur Hawkes gagnant !
Alan éclata de rire.
— Tu crois me connaître mieux que moi-même. Je n’ai jamais, pas un seul instant, tu m’entends, songé à abandonner le vaisseau.
— T’ai-je jamais été de mauvais conseil ? Je suis bien plus âgé que toi, Alan, et dix, peut-être même vingt fois plus futé. Je vois très bien dans quoi tu t’engages, et…
— Gna, gna, gna… ! trancha grossièrement Alan, soudain furibond ! Tu es pire qu’une vieille bonne femme sénile ! Tu ne pourrais pas retomber dans ton mutisme d’hier soir et me ficher la paix, non ? Je sais parfaitement ce que je fais, et quand j’aurai besoin de ton avis, je te le demanderai !
— Très bien ! Fais comme tu l’entends, répondit Ratt’ avec, dans la voix, des inflexions affectueusement réprobatrices.
Alan se sentit immédiatement tout honteux d’avoir ainsi rabroué le petit extraterrestre, mais il ne savait comment faire pour s’excuser intelligemment. De plus, le sermon de Ratt’ l’avait effectivement exaspéré. Tous deux étaient ensemble depuis bien trop longtemps. Le Bellatricien s’imaginait sans doute qu’il avait toujours dix ans et qu’il fallait constamment veiller sur lui.
Il roula sur lui-même et replongea dans le sommeil.
Une heure plus tard, environ, il fut à nouveau réveillé, mais par Hawkes cette fois. Il s’habilla et ils prirent leur petit déjeuner, composé de vrais aliments et non de synthétiques, cuisinés par le servochef de Hawkes. Puis, ils se mirent en route pour le Casino Atlas, au coin de la 68e Avenue et de la 423e Rue, dans la ville haute de York. Il était 13 27 lorsqu’ils sortirent de chez Hawkes, et celui-ci certifia à Alan que Steve serait déjà au « travail » : la plupart des joueurs pour qui ça ne marchait pas trop bien, entamaient leur tournée des maisons de jeu au tout début de l’après-midi.
Ils empruntèrent le Métro, remontant vers le centre ville, qu’ils dépassèrent pour atteindre les faubourgs de haut York. Au terminus de la 423e Rue, ils regagnèrent l’air libre, et d’un bon pas, traversèrent les petites rues populeuses en direction de la 68e Avenue.
À un bloc d’immeubles de leur destination, Alan repéra le clignotement d’une enseigne aux lettres rougeâtres : « CASINO ATLAS ». Un autre néon, plus petit, indiquait que le cercle appartenait à la catégorie C, ce qui autorisait les joueurs les plus médiocres à venir profiter de l’établissement.
Plus ils se rapprochaient, plus le jeune Spacio se sentait dévoré d’impatience. C’était avant tout dans le but de retrouver Steve qu’il avait pénétré dans la cité terrienne.
Des semaines durant, il s’était projeté dans la tête le film de leurs retrouvailles. Et il était sur le point de le voir devenir réalité.
L’Atlas ressemblait à cet autre cercle où Alan avait eu l’algarade avec un pubrob’. Les fenêtres en étaient assombries et un robot bleu luisait à l’entrée, harcelant les passants pour qu’ils entrent tenter leur chance. Alan se passa la langue sur les lèvres ; il se sentait comme engourdi et glacé intérieurement. « Il ne va pas être là, pensait-il. Il ne va pas y être…»
Hawkes sortit une liasse de billets de banque de son portefeuille.
— Tiens ! Voilà deux cents crédits à dépenser aux tables, pendant que tu examineras les gens. Moi, je dois rester là, à l’entrée. Ça ferait un chahut de tous les diables si jamais une série A s’avisait, ne serait-ce que de mettre les pieds dans une maison comme l’Atlas.