Выбрать главу

Alan lui adressa un sourire crispé. Finalement, il préférait que Hawkes n’ait pas le droit de l’accompagner. Il voulait résoudre le problème tout seul, pour une fois. De plus, il ne souhaitait franchement pas voir Hawkes assister à sa première rencontre avec Steve, de quelque manière qu’elle se déroule.

Enfin, si Steve était bien là, évidemment.

Il acquiesça d’un hochement de tête nerveux et gagna la porte. Le pubrob’ lui envoya immédiatement son caquetage aux oreilles :

— Entrez donc, monsieur, entrez. Ici, cinq crédits peuvent vous en rapporter cent. C’est par ici, monsieur, entrez, entrez donc !…

— J’arrive, murmura Alan.

Il franchit le faisceau de la cellule photo-électrique et pénétra dans le casino. Un second robot glissa aussitôt vers lui, observant son visage.

— Vous êtes ici dans un établissement de classe C, monsieur. Si votre carte est d’une catégorie supérieure, il vous est impossible de jouer chez nous. Verriez-vous un inconvénient à me montrer votre carte, monsieur ?

— Je n’en ai pas : je suis débutant, non classé – c’était ce que Hawkes lui avait conseillé de dire – j’aimerais avoir une table où je sois seul, je vous prie.

On le mena jusqu’à une table à gauche de la cabine du croupier. L’Atlas était incomparablement plus crasseux que le cercle de série A qu’il avait visité la veille au soir ; les panneaux électroluminescents grésillaient et l’éclairage vacillant qu’ils dispensaient faisait naître ici et là des ombres diffuses et tremblotantes. Il tombait au beau milieu d’une partie ; des silhouettes absorbées étaient courbées vers leurs écrans respectifs, s’escrimant à modifier équations et diagrammes.

Alan glissa une pièce de cinq crédits dans la fente ; en attendant que le coup se termine et qu’en commence un nouveau, il observa les autres clients. Dans cette demi-pénombre, il était difficile de distinguer les traits des visages. Il aurait sans doute quelques problèmes pour reconnaître Steve.

Une odeur musquée flottait lourdement dans la pièce, douce et âcre à la fois, finalement assez déplaisante. Il se souvint de l’avoir déjà sentie auparavant et tenta de se rappeler où… Oui ! C’était la nuit précédente, à l’autre cercle ; il avait remarqué une légère senteur insolite, et Hawkes lui avait expliqué qu’il s’agissait des effluves d’une certaine cigarette de stupéfiant. Ici, dans l’air vicié de la maison de jeu, elle se faisait lourde et écœurante.

Les joueurs fixaient les schémas lumineux leur faisant face avec un regard d’une intensité presque hystérique. Alan laissait ses yeux courir de l’un à l’autre. Un chauve dont le crâne brillait comme de l’or au sein de l’obscurité, se tordait les mains, en proie aux affres angoissantes de l’indécision. Un jeune homme svelte, aux yeux rêveurs, se cramponnait frénétiquement aux côtés de sa table tandis que les chiffres entamaient une spirale ascendante. Une grosse femme, qui allait vers ses cinquante ans, absolument hébétée par la complexité du jeu, s’était désespérément effondrée au fond de son siège.

Au-delà, il ne pouvait plus rien distinguer. D’autres joueurs étaient assis de l’autre côté de l’estrade ; peut-être Steve se trouvait-il parmi eux, mais il était strictement interdit à quiconque de se promener entre les rangées de tables à la recherche d’un certain joueur.

Le timbre retentit, marquant la fin du tour.

— Le numéro 322 gagne cent crédits, brama le croupier.

L’homme qui jouait à la table 322 s’avança péniblement vers l’estrade pour recevoir son gain. Il avait une curieuse démarche chaloupée et traînait les pieds ; son corps était agité de soubresauts nerveux. Contre ceux-là aussi, Hawkes l’avait mis en garde. C’étaient les drogués à cette poudre qu’on appelait la « poussière de rêve ». Aux derniers stades de l’intoxication, ils n’étaient plus que de vagues fantômes, des caricatures qui n’avaient plus d’humain que leur enveloppe corporelle, qui étaient pratiquement incapables de se déplacer sur leurs deux jambes. Celui-là prit ses cent crédits et regagna sa table sans même l’ombre d’un sourire. Alan frissonna et détourna les yeux. Décidément, la Terre n’était pas un monde bien joli. Il y faisait bon vivre si on nageait dans le sens du courant, comme Hawkes, mais pour un gagnant comme Hawkes, combien se débattaient contre le flot sans seulement parvenir à l’étaler, puis se faisaient balayer par le torrent de la « poussière à rêves » ou bien encore… ?

Steve ! Il balaya la rangée de tables pour apercevoir Steve.

Et puis, l’écran s’illumina, et pour la première fois, il jouait.

Il établit un schéma expérimental : des rayures dorées voletaient d’un bord à l’autre de l’écran, parcourues d’éclairs rouges et bleus. Le premier chiffre fut alors proclamé. Alan l’intégra en toute hâte et réalisa qu’il venait de construire un diagramme absolument lamentable de bout en bout. Il l’effaça totalement de son écran et programma une nouvelle équation, fondée sur le chiffre annoncé. Il était parfaitement conscient d’être très en retard sur les autres joueurs.

Pourtant il s’y accrocha tout au long des minutes qui s’écoulaient inexorablement. Des ruisselets de sueur lui dégoulinaient sur le visage et dans le cou. Il était à mille années-lumière de posséder l’élégante précision, la sûreté tranquille de Hawkes avec les touches de contrôle de l’écran. C’était un jeu ardu pour les débutants… Peut-être, par la suite, acquerrait-il quelques-uns des automatismes, mais pour l’instant…

Sporadiques, les instructions chiffrées tombaient.

— Douze treizièmes sur 78 !

Alan manipula les contrôles pour corriger son diagramme. Il commençait à comprendre l’attrait irrésistible que ce jeu exerçait sur les Terriens ; il exigeait une telle concentration, une attention si exclusivement focalisée sur lui qu’il ne laissait pas une seconde pour penser à autre chose. Penser et jouer en même temps était impossible. Ce jeu offrait donc une échappatoire sans faille aux impitoyables réalités de l’existence sur Terre.

— Six cent douze sigma cinq !

Alan rectifia de nouveau son schéma. Il était tendu mais sentait que la victoire était toute proche. Bientôt, les raisons de sa présence dans le cercle s’évanouirent à la frontière de sa conscience. Oublié, Steve ; seul comptait, dorénavant, l’écran, les lumières clignotantes, le jeu…

Cinq nouveaux nombres furent annoncés avant que le gong ne retentisse, proclamant que le diagramme gagnant avait été découvert. La foudre tombant à côté d’Alan ne lui eût pas produit un effet plus violent. Il avait perdu. Aucune autre pensée ne parvenait à traverser sa conscience : il avait perdu !

Le vainqueur était le jeune homme aux yeux rêveurs, à la table 166. Il encaissa ses gains sans mot dire et reprit sa place. À la seconde même où Alan produisait une nouvelle pièce de cinq crédits pour s’engager dans la partie suivante, il réalisa ce qui était en train de lui arriver.

Il s’était complètement laissé posséder par la fascination et la tension nerveuse du jeu. Il était en train d’oublier Steve, ainsi que Hawkes qui l’attendait dehors.

Il se rejeta en arrière dans son siège, et, s’étirant au maximum, détailla l’alignement des joueurs, aussi loin que pouvait porter son regard. Par là, aucune trace de Steve. Donc, il devait se trouver de l’autre côté du croupier. Alan résolut de faire de son mieux pour gagner ; il aurait ainsi une chance d’aller jusqu’à l’estrade et d’examiner la seconde partie de la salle.