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Mais le jeu était bien trop rapide pour lui ; au onzième chiffre, il commit une erreur de programmation et dut, épouvanté, se rendre à l’évidence : son schéma s’écartait de plus en plus des coordonnées successivement annoncées. Il se battit comme un beau diable pour corriger ses erreurs, mais, déjà, il avait irrémédiablement perdu. Ce fut le joueur de la table 217, de l’autre côté, qui gagna. C’était un géant au visage hâve, à la puissante carcasse de docker, et qui rit de bonheur en ramassant son argent.

Trois nouveaux coups se déroulèrent ; si Alan voyait incontestablement son habileté se développer, la victoire s’obstinait à lui échapper. Il se rendait parfaitement compte de sa déroute, mais restait totalement impuissant à l’empêcher ; il était incapable d’établir une extrapolation prévisionnelle. Hawkes, lui, avait le don d’imaginer les modifications probables de son diagramme deux ou trois coups à l’avance. Les possibilités d’Alan se limitaient à travailler sur ce qu’il avait sous les yeux ; il n’arrivait jamais à construire mentalement le rapide enchaînement de supputations qui l’aurait amené à la victoire. Il avait déjà passé presque une heure dans ce casino, sans aucun résultat.

Un autre tour vint et s’acheva de la même manière…

— La table 111 se fait la banque pour cent cinquante crédits ! beugla le croupier.

Alan souffla un peu en attendant d’apercevoir l’heureux gagnant venant empocher ses gains.

Celui-ci atteignit bientôt l’estrade au centre de la salle, sous le regard d’Alan. C’était un grand gars assez jeune – peut-être trente ans – les épaules tombantes et les yeux ternes, comme si leur propriétaire était absent. Son visage rappelait quelque chose à Alan…

Steve !

Sans ressentir la moindre exaltation, maintenant que ses recherches avaient atteint leur but, Alan se coula hors de son siège et franchit la distance le séparant du croupier, pour ensuite longer l’allée s’étirant de l’autre côté. Steve avait déjà repris sa place, table 111. Alan parvint à sa hauteur à l’instant où le timbre déclenchait une nouvelle partie.

Steve était voûté sur son écran, et se livrait à des calculs enragés. Alan lui tapota l’épaule.

— Steve ?

Sans même relever les yeux, Steve jeta, d’une voix tranchante.

— Foutez-moi le camp, qui que vous soyez. Vous ne voyez pas que je suis occupé, non ?

— Steve, je…

Un robot avait déjà glissé vers Alan et l’empoignait fermement par le bras.

— Il est interdit de distraire l’attention des joueurs lorsqu’ils sont en lice, monsieur. Je me vois dans l’obligation de vous mettre à la porte de l’établissement !

Alan se libéra sèchement de l’étreinte du robot, et se pencha sur Steve. Il lui saisit l’épaule et le secoua énergiquement pour tenter de libérer son esprit de l’emprise qu’exerçait sur lui l’écran scintillant.

— Steve, regarde-moi, bon sang ! C’est moi, Alan ! Ton frère !

Steve gifla la main d’Alan comme s’il se fût agi d’une manche. Le jeune homme voyait d’autres robots qui convergeaient vers lui de plusieurs points de la salle. Dans moins d’une minute, ils l’auraient éjecté avec perte et fracas.

Jouant son va-tout, il agrippa l’épaule de Steve et le fit pivoter sur son siège. Steve proféra un juron puis tomba dans un silence ahuri.

— Tu te souviens de moi, Steve ? Ton frère, Alan !… Ton jumeau, avant !

Steve avait visiblement changé. Ses longues boucles épaisses n’étaient plus que souvenir. Il paraissait avoir poussé comme une asperge et son teint était plus mat. De petites rides s’étiraient sur son front et entouraient ses yeux enfoncés. On voyait qu’il avait un peu engraissé et ses traits exprimaient une douloureuse lassitude. Observer son visage, pour Alan, c’était comme se regarder dans un miroir déformant doué d’un humour cynique. Son expression ne poussait vraiment pas à sourire.

Un rauque murmure franchit ses lèvres :

— Alan ?

— Oui, moi !

Alan sentait la poigne solide des robots. Il se débattit pour se libérer et vit que Steve tentait de dire quelque chose, mais ne trouvait pas ses mots. Il était terriblement pâle.

— Lâchez-le ! prononça-t-il enfin. Il… il ne m’ennuyait pas !

— Il doit être expulsé ! C’est le règlement !

La figure de Steve se plissa sous l’effet de ses émotions contradictoires.

— Bon, très bien ! Dans ce cas, nous partirons tous les deux.

Les robots relâchèrent Alan qui se frotta les bras d’un air maussade. Côte à côte, ils remontèrent l’allée et sortirent.

Dehors, Hawkes attendait toujours.

— Eh bien ! je vois que ça y est ! Tu l’as retrouvé !… Tu y as mis le temps !

— M… Max, voici mon frère, Steve Donnell. (La voix d’Alan tremblait de tension nerveuse retenue.) Steve, je te présente un ami à moi, Max Hawkes.

— Pas besoin de me le présenter ! répondit Steve d’une voix plus grave et plus dure que dans le souvenir d’Alan. Il n’y a pas un joueur qui ne connaisse Hawkes. Il est le Meilleur.

Sous la chaude lumière du soleil, Steve paraissait encore plus âgé que ses vingt-six ans réels. Aux yeux d’Alan, il avait tout à fait l’air d’un type à qui la vie n’a pas ménagé les coups de pieds en vache, quelqu’un qui n’avait pas encore baissé totalement les bras, mais qui était conscient que l’avenir n’avait pas grand-chose à lui promettre.

Et, en plus, il semblait dévoré de honte. Ce feu follet familier qui illuminait autrefois son regard s’était éteint.

Tranquillement, Steve déclara :

— Bon ! D’accord, Alan. Tu as fini par me dénicher. Alors, maintenant, traite-moi de tous les noms que tu voudras, mais laisse-moi retourner à mes affaires. Figure-toi que je ne m’en tire pas aussi bien que ton ami Hawkes, et il se trouve que j’ai besoin de beaucoup d’argent, et le plus vite possible.

— Je ne suis pas venu pour te juger, Steve. Allons quelque part où nous puissions discuter. Nous avons un tas de choses à nous dire.

CHAPITRE XI

Le café où ils se rendirent, à trois numéros de la maison de jeu, dans la 68e Avenue, était une petite brasserie à laquelle ses portes à ouverture manuelle et les têtes d’élan empaillées trônant au-dessus du bar, donnaient un aspect résolument rococo. Alan et Hawkes s’assirent côte à côte, dans un box au fond de la salle, et Steve prit place en face d’eux.

Le cafetier – ici, pas de robot, mais un homme âgé à la figure lasse – s’empressa de venir prendre la commande. Hawkes demanda une bière, Steve un whisky ; Alan, lui, ne voulut rien boire.

Son regard restait rivé sur le visage de son frère dont il détaillait l’étrange transformation. Steve avait vingt-six ans. Aux yeux d’Alan, qui avait le bonheur d’en avoir neuf de moins, il avait déjà largement dépassé la fleur de l’âge. En fait, c’était même terriblement vieux.

— Le Valhalla s’est posé sur Terre il y a quelques jours, dit-il. Nous repartons pour Procyon dans peu de temps.

— Et alors ?

— Le capitaine aimerait bien te revoir, Steve…

Steve, l’air buté, fixa son verre sans mot dire pendant un long moment, tandis qu’Alan l’observait. Pour ce dernier, moins de deux mois s’étaient écoulés depuis que Steve avait quitté l’astronef ; il se rappelait parfaitement son jumeau d’alors. À cette époque-là, une sorte de braise couvait dans les yeux de Steve, comme un flamboiement de révolte, l’embrasement d’une passion, même si elle était fumeuse. Il n’en restait plus rien. Le brasier avait achevé de se consumer depuis longtemps déjà. À sa place, Alan ne découvrait plus que de petites veinules rouges ; c’étaient les yeux injectés de sang d’un homme qui en avait beaucoup vu, et rarement de belles.